5. Au-delà de la totalité
La critique kantienne de l'idée de la totalité a ébranlé, mais n'a pas mis en cause, le potentiel de rationalité dont semble être chargé un univers totalisé et qui avait pu inciter déjà les présocratiques à formuler leur sagesse en énonçant que tout est ceci ou que tout est cela, eau, feu ou terre.
Au cours de l'histoire de la philosophie occidentale, l'impossibilité de la totalisation elle-même a pu se manifester en de multiples occasions : dans le dualisme des forces et des valeurs opposées d'Anaximandre ; dans le Bien et dans la notion d'un au-delà de l'Essence chez Platon et chez Plotin ; quant à l'être lui-même, dans son équivocation qui n'admet que l'unité d'analogie et dans la transcendance du premier moteur ; dans l'idée qui soutient la philosophie d'un Dieu transcendant ne « faisant pas totalité » avec la créature ; dans le Sollen fichtéen qui est non pas une simple impuissance de penser l'être, mais un débordement de l'être, irrécupérable par l'être débordé et qui, en fin de compte, sauve celui-ci de l'illusion ; dans la durée bergsonienne, qui est l'ouverture remettant en question, à partir de l'Avenir, toute totalité achevée avant d'être l'affirmation d'une je ne sais quelle essence mobile de l'être ; dans la critique de la totalité occidentale par un Franz Rosenzweig, pour qui Dieu, le monde et l'homme ne forment plus l'unité d'un total. L'homme et l'homme le forment-ils davantage ?
Cette impossibilité de la totalisation n'est pas purement négative. Elle dessine une relation nouvelle, un temps diachronique qu'aucune historiographie ne transforme en simultanéité totalisée et thématisée et dont l'accomplissement concret serait la relation d'homme à homme, la proximité humaine, la paix entre les hommes, telle qu'aucune synthèse se produisant au-dessus de leurs têtes ou derrière leur dos ne saurait dominer, relation qui, dans les formes où elle semble se produire sous les espèces d'un État, puise encore son sens dans la proximité humaine. L'humanité ne serait pas, dans cette conception, un domaine d'entre les domaines du réel, mais la modalité sous laquelle la rationalité et sa paix s'articulent tout autrement que dans la totalité.
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