Visage taillé à la serpe, gestes décidés, parole économe, mais chaleureuse : pour tous les visiteurs du mas du Mouton, à Mouriès, où était son atelier, Toni Grand incarnait la figure du sculpteur. On avait beau se répéter que la morphopsychologie est une farce, on ne pouvait se défaire de l’impression que ce bûcheron-horloger avait comme naturellement sa place dans la famille des Brancusi, Giacometti, Serra...
C’est pourtant à des peintres qu’on l’associe souvent : sa première exposition d’importance (après la biennale de Paris en 1967 et le salon de la Jeune Sculpture en 1968) eut lieu en effet avec le groupe Supports/Surfaces, au théâtre municipal de Nice en 1971. Mais si la sculpture peut être affaire de surface, on ne saurait à son sujet parler de support : elle n’est faite que de la substance qu’elle met en forme. L’association avec le groupe éphémère avait deux raisons. La première géographique, Toni Grand étant, comme Claude Viallat son ami d’enfance, et d’autres artistes de Supports/Surfaces, originaire du sud-est de la France. La seconde, plus historique, tient au fait que tous s’efforçaient de penser un art abstrait matérialiste et rigoureux, dans lequel Toni Grand pouvait se reconnaître, même si son œuvre s’en distinguait. Les titres qu’il donnait à ses sculptures étaient acceptés dans le jargon structuraliste de l’époque, alors qu’ils n’en procédaient nullement. Ils avaient la forme de constats, neutres, du travail effectué à la scie à ruban sur des morceaux de bois – ainsi Trois planches, refente partielle, pincé, collé avec entretoise... On pouvait y lire une application du programme que Supports/Surfaces assignait à l’art : réfléchir au processus de son élaboration. Mais Toni Grand savait sans doute qu’en réalité commençait ce qui serait l’affaire de sa vie, une confrontation patiente ou obstinée, sans a priori, avec la matière même – materia, en latin : le bois d’ouvrage. Ses titres froidement techniques ne témoignaient que de son humilité dans le jeu engagé […]
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