La destinée de Smollett, né dans les brumes d'Écosse et mort au soleil de la Méditerranée, ressortit encore plus étroitement que celle de son rival Fielding à l'univers picaresque. On y retrouve, programmé dès l'enfance, le thème de l'orphelin de bonne famille livré à la charité d'un tuteur, rudoyé par ses maîtres, jalousé par les domestiques et obligé très tôt de se débrouiller dans le monde. Au contact des gens, l'ingénuité, la candeur se dissipent, les instincts généreux tournent à l'aigre, le regard s'offusque d'un voile jaune. Le jeune homme voyage à travers la vie, sur les routes de la terre et de l'océan, amassant, à défaut de mousse, beaucoup d'expérience ; et cette expérience se teinte de plus en plus d'amertume à mesure qu'il avance en âge.
L'aventure de Smollett se résume par un mot : grief. L'écrivain en a voulu aux gens du Sud qui se moquaient de son accent, aux mécènes qui le laissaient moisir dans leurs antichambres, aux directeurs de théâtre qui l'abreuvaient de bonnes paroles. Le médecin n'a jamais pardonné aux malades qui le boudaient, aux confrères qui lui faisaient concurrence, aux apothicaires qui broyaient mal ses médicaments. Le touriste en Provence et sur la côte tyrrhénienne inaugure la lignée des « milords » fondateurs de promenades, mécontents de la chère et du gîte, luttant contre les punaises et les aubergistes, cahotés sur les routes poudreuses, sollicités par des filles sans joie. Mais tous ces mouvements de bile sont d'un excellent homme, doué d'esprit critique et d'un sens aigu de l'observation, qui transmue souvent ses humeurs en humour. Et l'évolution de l'artiste vers une sorte de libéralisme acariâtre, de misanthropie à visage humain culminera dans le personnage de Mathew Bramble, sa dernière création romanesque.
1. Une vie picaresque
Né dans le Dunbartonshire d'une famille de squires d'origine normande, Tobias George Smollett, confié jeune à la garde d'un aïeul distant et autoritaire, ne connut pas une enfance très heureuse. De solides études […]
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