3. Aspects généraux du théâtre de Tirso
Ce théâtre qui constitue par ses dimensions et par sa richesse le cœur même de l'œuvre de Tirso ne nous est que partiellement parvenu. Sur les quatre cents pièces que Gabriel Téllez aurait écrites, on a conservé quelque quatre-vingts comedias, dont plus de cinquante sont incontestablement de sa main et bon nombre d'autres probablement de lui, sans compter cinq autos sacramentales dont la paternité n'est pas en cause. On ne saurait dire exactement quand Tirso commença à écrire pour la scène ni quand il s'arrêta. Il est sûr que, si sa condamnation par la junte de Réformation fut amèrement ressentie, elle ne mit pas un terme à sa production. Et si on ne peut situer avec la précision souhaitable les débuts du jeune moine de la Merci dans l'art dramatique, il ressort des documents que son nom n'était pas inconnu dans le monde théâtral autour de 1606. Les relations qu'il aurait nouées en 1604, à Tolède, avec Lope de Vega n'y seraient pas étrangères. De toute façon, Tirso adopta avec enthousiasme les idées que Lope avait déjà mises en pratique et imposées au public bien avant de les formuler dans son Art nouveau (1609) et qui envoyaient à tous les diables ces préceptes prétendus aristotéliciens que le romantisme ne devait balayer en France que beaucoup plus tard. Il suffit de voir les dates pour comprendre que Tirso, s'il n'innovait pas formellement par rapport à Lope, n'en était pas moins un des fondateurs et non pas un des vulgaires suiveurs de la nouvelle école. Et d'ailleurs, dans les Cigarrales, Tirso coucha à son tour sur le papier les idées de cette nouvelle école en des termes complémentaires de ceux de Lope.
Comme celles de Lope, les comedias de Tirso comportent trois actes d'un millier de vers environ. Comme celles de Lope, elles ne tiennent aucun compte des unités de lieu et de temps ; elles mêlent le tragique et le comique, la crudité et la préciosité, le profane et le sacré. Rien ne les distingue donc dans leur aspect extérieur. Mais chacun des deux poètes a son style propre, sa façon de construire les intrigues, de mener les dialogues, d'exprimer son tempérament, et les critiques s'accordent à trouver une profondeur particulière à la psychologie de Tirso, une irrésistible drôlerie chez ses graciosos. Comme Lope, Tirso fit des pièces de cape et d'épée, des comédies de courtisans ou de villageois, des drames historiques, fantastiques, religieux. Mais si leurs thématiques se croisent souvent, elles ne se recouvrent pas toujours. Et on ne s'étonnera pas que le théâtre religieux de Tirso ait sans doute plus de poids.
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