Romancier et dramaturge hongrois, Tibor Déry s'est efforcé, durant sa longue carrière mouvementée, d'apporter sa participation intellectuelle et artistique aux grandes mutations du xxe siècle européen. Marquée par l'actualité historique et l'interrogation morale, son œuvre constitue le lieu géométrique des contradictions individuelles et sociales envisagées du point de vue de l'engagement, en conflit à son tour avec la lucidité psychologique et philosophique. Parmi les nombreux chroniqueurs de notre temps à vocation idéologique, Déry se distingue précisément par son message de solitude à l'intérieur même des mouvements collectivistes et par le courage avec lequel il entretient, malgré tout, l'espoir qu'un jour, l'aliénation abolie, ordre et liberté, foi et doute, vie et écriture parviendront à se réconcilier.
1. Aux écoutes du modernisme
Né en 1894, issu d'une famille bourgeoise aisée, il devient, après ses études à la chambre de commerce, secrétaire dans l'entreprise de son oncle qui le destine à devenir son successeur. Ses premières nouvelles, d'une inspiration audacieusement érotique, datent de la Première Guerre mondiale. Inscrit au Parti communiste en 1919, il est membre du Directoire des écrivains sous la République des Conseils. Après la chute de la Commune hongroise, contraint à l'émigration, il poursuit en Europe une existence errante. Ses contacts personnels, ses impressions, ses lectures, ses penchants le poussent à s'intéresser aux importantes révolutions de style issues de la Grande Guerre : à l'expressionnisme, au dadaïsme et au surréalisme. Prose et poésie sont alors chez lui proches du modernisme européen : Le Cri à deux voix (A kéthangú kiáltás, 1922) ; Cheval, blé, homme (Ló, buza, ember, 1922) ; Ils chantent et meurent (Énekelnek és meghalnak, 1928) ; Réveillez-vous (Ébredjetek fel, 1929).
2. Le retour au réel
Cette période prend fin en 1933. Conscient, d'une part, que la recherche de l'abstraction aux dépens du contenu, le refus des mythologies individuelles et soc […]
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