4. Une science de l'homme
Tel n'est pas le seul intérêt de l'œuvre de Thucydide. Car, par-delà l'agencement de l'histoire en épisodes intelligibles, chacune des analyses a pour fonction de dégager des vérités qui aient valeur humaine et s'appliquent à d'autres temps.
Thucydide croit à la permanence de la nature humaine. Et il aime en retrouver les ressorts les plus généraux derrière les événements qui se succèdent. Aussi ses orateurs vont-ils toujours au plus abstrait, au plus général. Ils ont recours aux sentences, mais aussi aux notions les plus dépouillées. Un discours militaire montrera la difficulté que présente, toujours, un débarquement en pays occupé. Un discours politique montrera celle qu'il y a, toujours, à sévir utilement contre les dissidents. À cet égard, le sommet de l'œuvre est sans doute le dialogue entre les Athéniens et les Méliens, au livre V. Les Athéniens prétendent occuper la petite île de Mélos, afin de mieux asseoir leur prestige ; ils veulent obtenir de Mélos qu'elle cède sans résistance. Or, le débat traite du droit du plus fort, des dieux et de l'espérance : bref, il fixe à jamais sous une forme exemplaire l'affrontement du conquérant et de sa victime.
Peut-on s'en étonner ? Les analyses que Thucydide fait en son nom personnel se réclament ouvertement du même souci de rejoindre l'essence. Ainsi des maux de la guerre civile, au livre III, ces maux qui, d'après lui, reviendront toujours avec la guerre, « tant que la nature humaine restera la même » ; Thucydide, en les décrivant, offre le tableau d'ambitions qui se déchaînent dans un monde où les mots ont changé de valeur. Toute époque troublée s'effraie de se reconnaître en cette analyse, comme tout pays envahi rappelle le sort de Mélos.
Et c'est bien ce que souhaitait Thucydide, puisqu'il déclare vouloir faire œuvre utile en permettant de mieux comprendre non seulement les événements qu'il rapportait, mais encore « ceux qui, à l'avenir, en vertu du caractère humain qui est le leur, seront semblables ou […]
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