3. Le critique
Suivre ainsi l'œuvre poétique dans son déroulement chronologique, c'est en rendre compte de façon très arbitraire. En effet, Eliot n'a jamais cessé de porter sur ses propres poèmes le regard critique qu'il projetait sur toute œuvre littéraire soumise à son jugement. Il s'est défini lui-même comme un artisan de la poésie (a practitioner) et, comme un artisan cherche toujours à améliorer les techniques de son métier, le poète a, parallèlement et toute sa vie, mené les deux activités, créatrice et critique. Elles sont indissociables.
Il se range ainsi dans la lignée des grands critiques anglais qui ont aussi été des poètes (Ben Jonson, Dryden, Samuel Johnson, Coleridge, Matthew Arnold – et Paul Valéry en France), le critique aidant le poète à prendre mieux conscience de son art, le poète offrant au critique des sujets de méditation. Quelques essais célèbres écrits au début de sa carrière ont ainsi défini la fonction de la critique, la nature de l'œuvre littéraire, le sens et le rôle de la poésie dans les perspectives diverses d'une société civilisée et ont assigné au critique des devoirs essentiels.
D'abord, celui d'objectivité. Eliot répudie, non sans humour, la critique subjectiviste qui n'est que propagande et parodie. Il ne s'agit pas « d'ériger en lois ses impressions personnelles » (Remy de Gourmont) avant que l'effort d'explication, d'élucidation, de justification nécessaire ait fait état des éléments indispensables à l'énoncé d'un jugement de valeur, lequel ne peut être qu'une proposition mise sous les yeux du lecteur. C'est donc l'effort d'analyse dans l'humilité, l'effacement de soi qui est essentiel. Il faut, à chaque instant, se contraindre à vaincre ses goûts ou ses répulsions et, replaçant l'œuvre à expliciter dans la vaste perspective de la création littéraire, par une rigoureuse collaboration de l'intelligence et de la sensibilité, parvenir à structurer une attitude envers elle qui tiendrait compte de l'acquis et de la nouveauté.
Les premiers essais (Tradition and the […]
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