Thomas Stearns Eliot – ou, comme il se désigne lui-même à la familiarité déférente des critiques, T.S.E. – est une des grandes figures, sinon la plus grande, du monde littéraire anglais de la première moitié du xxe siècle. Rénovateur de la poésie, instigateur d'une nouvelle attitude critique, expérimentateur dans un domaine de la création dramatique d'où le génie anglais s'était absenté depuis trois siècles, réconciliant l'intelligence et la sensibilité, profondément classique de culture et de pensée, mais hardi de forme et d'expression jusqu'à confondre la modernité, il incarne en quelque sorte les nostalgies et les ambitions de l'homme civilisé européen imprégné de l'héritage judéo-gréco-latin dont il veut affirmer la survivance au cœur même du monde contemporain. Peut-être est-il un des derniers humanistes au sens classique du terme.
1. Redevenir anglais
Partis d'East Coker, dans le Somerset, en 1688, les ancêtres puritains de T. S. Eliot s'implantèrent en Nouvelle-Angleterre, puis à Saint Louis, dans le Missouri. Son grand-père y fonda une église unitairienne et une université ; culture et religion, de quoi infléchir une lignée. Le père, cependant, se fit industriel. Sa mère, Charlotte Stearns, originaire de Boston, s'adonna aux œuvres sociales, écrivit des ouvrages de sociologie et composa un poème dramatique sur Savonarole. Voilà pour les antécédents.
Le poète naquit à Saint Louis, le 26 septembre 1888. Il fut bon latiniste à l'école, brillant étudiant à Harvard où il entra en 1906. Gradué, il passa un an à la Sorbonne (1911), lut les poètes symbolistes, fréquenta les cours de Bergson. Après un séjour en Allemagne, on le retrouve à Harvard, philosophant sur le phénoménologue Bradley qui eut sur sa pensée une influence décisive. En 1913, nouveau séjour en Allemagne, d'où le chasse la déclaration de guerre. Il trouve refuge en Angleterre, d'abord à Merton College (Oxford) où il poursuit ses recherches en vue d'une thèse sur Bradley. Puis, sans doute faute de ressources, il s […]
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