3. Un théâtre des voix
La puissance simulatrice déployée dans les œuvres de Thomas Pynchon est aussi une énergie comique. La farce, la parodie et l'auto-parodie, les mauvais jeux de mots comme l'excellent humour créent ce mélange reconnaissable de grâce et de mauvais goût appuyé qui récuse ou suspend la gravité. Écrivain de l'allégresse qui survient malgré tout, Pynchon donne à ses lecteurs une légèreté précieuse, et un peu idiote, comme le sont les chansonnettes incluses dans ses narrations. Une « idiotie » parcourt en effet cette œuvre, qu'elle soit principe de dépense et de dérèglement des échanges, parti pris de singerie, ou encore suspension bienvenue du sens dans des textes si savants et allusifs qu'ils semblent en être saturés. L'écriture ménage de tels échanges entre surproduction et déperdition de sens, à commencer par l'usage du lexique, qui semble activer les différentes acceptions et les ramifications étymologiques de bien des mots. Mais le style de Pynchon se caractérise d'abord par un phrasé singulier : une syntaxe en fréquent déséquilibre, qui esquive longuement la chute de phrases alliant excès et lacunes, et où l'élan le dispute à l'enlisement ou au coup d'arrêt. Il y a là une manière de dire oblique et fuyante, qui sert un lyrisme volontiers élégiaque côtoyant la veine grotesque et l'auto-parodie. Quelque chose se dérobe alors au regard du lecteur, se rendant insaisissable et bouleversant. Ainsi, toutes les ressources expressives de l'anglais sont rassemblées dans L'Arc-en-ciel de la gravité, dans une richesse analogique qui constitue aussi l'un des thèmes du livre. Mais c'est dès V. que commence la méditation sur le langage, sur les signes, et singulièrement sur les pouvoirs et les leurres de la métaphore, à laquelle l'auteur n'a jamais renoncé.
L'écriture de Pynchon, c'est enfin un grand théâtre de l'imitation des voix et des discours, dans les dialogues mais aussi dans des narrations ventriloques où se croisent et se contaminent voix de l'auteur et […]
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