2. Des fictions anachroniques
Auteur encyclopédique par la somme de connaissances historiques, scientifiques et littéraires qu'il mobilise, Thomas Pynchon n'écrit toutefois pas de fresques réalistes, mais des fictions anachroniques où le passé déborde dans notre présent, et où le lecteur fait l'expérience de l'immersion, sans surplomb rétrospectif. Le temps y constitue une quatrième dimension, poreuse ou élastique, bien qu'il s'oriente vers une aveuglante apocalypse, à venir et déjà venue. Machines à remonter et déformer ce temps de la répétition comme de l'irruption inouïe, ces textes ouvrent aussi, au sein de la représentation réaliste, des espaces difficiles à imaginer puis soudain évanouis : enclaves non euclidiennes, labyrinthes ou échappées qui perturbent la reconnaissance du monde familier. Il s'agit à la fois pour Pynchon d'épouser « le cauchemar de l'histoire » (Joyce) et d'en former la doublure utopique. Dans ces textes éminemment plastiques, la représentation du monde est à la fois imitative et adverse, système de contagions comme de résistances, à la recherche d'une « contreforce » (L'Arc-en-ciel de la gravité), ou d'une « contre-feinte » (Contre-jour) capable de répondre à l'oppression et à l'horreur. Thomas Pynchon conduit ainsi une vaste interrogation sur le pouvoir, considéré comme une machine simulatrice perverse excellant à mimer et digérer la dissidence. L'invisibilité devient à son tour une imitation du pouvoir de l'argent, mais elle est aussi un appel à se rendre incontrôlable. Elle est, en outre, l'apanage du divin, mais tout aussi bien le lot des déshérités de l'Histoire, présences nocturnes traversant les frontières temporelles et spatiales, et auxquelles Pynchon donne parfois des couleurs flamboyantes.
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