4. La part du Diable
La « personnalité mythique » de l'Allemagne reparaît au temps du Docteur Faustus, au risque, conscient, de flatter ses compatriotes, déjà trop portés à se complaire dans le tragique frelaté d'une nouvelle « démonie ». L'Allemagne est une grande psychopathe, travaillée par la résurgence, voire la révélation, de pulsions sauvages, mal enfouies, mal surmontées par un développement industriel et des institutions modernes qui n'ont pas vraiment mordu sur ce fond d'« archaïsme explosif » ; ces pulsions se déchaînent maintenant sans entraves, une fois dissous le vernis de la culture humaniste dont Freud, dans Malaise dans la civilisation, diagnostique de son côté la fragilité. Dans le roman, comme dans la conférence L'Allemagne et les Allemands qui l'accompagne, avec La Genèse du Docteur Faustus en 1949, Thomas Mann se livre à une analyse qui n'est pas sans rappeler celle d'Ernst Bloch : l'Allemagne, « pays classique de la non-contemporanéité », est le pays occidental où subsistent, actifs ou réactivés, le plus de résidus de structures et de mentalités précapitalistes ; de sorte que le très ancien et l'ultra-moderne s'y superposent, sans que le second ait jamais réussi à éliminer le premier, en raison de l'échec en Allemagne de toute révolution bourgeoise. Thomas Mann attribue au « caractère allemand », devenu seconde nature par le fait de l'histoire, une « volonté de légende », une préférence pour les contes bleus qui évitent ou diffèrent la solution des problèmes urgents et pratiques de l'heure. Une des définitions qu'il donne du national-socialisme est : « une mystique technicisée ». L'Allemagne fait figure de pays « tragiquement intéressant », « génial » au sens du musicien Leverkühn, celui où la musique (au premier plan dans le Docteur Faustus) est paradigme du destin national ; pays moins littéraire que « musical », « inarticulé », pays « qui vient trop tard », à la fois « abstrait et mystique », retournant périodiquement à ses origines, comme la musique du xx< […]
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