2. Comprendre l’organisation sociale et les conduites humaines
La théorie des jeux peut apparaître comme une théorie à visée prescriptive : elle suggère des stratégies qu’il est éventuellement raisonnable d’utiliser dans un jeu, si l’on désire atteindre certains objectifs spécifiques. Toutefois, si on fait l’hypothèse que, dans certaines circonstances, les hommes en société ont recours à ces stratégies « raisonnables », on peut aussi utiliser les divers concepts de solution de la théorie des jeux (les équilibres) et les choix stratégiques qui leur sont associés pour tenter de décrire, prédire, expliquer ou comprendre tel ou tel comportement humain. D’où le succès de la théorie des jeux en sciences humaines et sociales.
Theory of Games and Economic Behavior a rendu possible cette nouvelle forme d’étude du comportement en société. Von Neumann et Morgenstern esquissent eux-mêmes une approche des normes d’organisation économique et sociale qui repose sur la notion d’e nsemble stable, ensemble de répartitions des gains entre les joueurs qui possède certaines propriétés de « stabilité ». Selon eux, les jeux que jouent les hommes dans leur vie sociale conduisent à ce type d’équilibres mouvants – assimilables à des « normes de comportement » – dans lesquels plusieurs répartitions des gains (et donc plusieurs états de la société) sont possibles, la société pouvant en certaines occasions « passer » de l’une à l’a utre.
Malgré un succès d’édition peu commun pour un ouvrage aussi mathématisé, ce n’est pas sous la forme précise qu’en ont donnée von Neumann et Morgenstern que la théorie des jeux a le plus marqué les esprits. C’est davantage le concept de solution proposé par John Nash (Prix Nobel d’économie en 1994 aux côtés de John Harsanyi et Reinhard Selten) à la fin des années 1940 (« équilibre de Nash ») ainsi que le fameux « dilemme du prisonnier » – qui met en évidence l’un des paradoxes de l’étude du comportement stratégique – qui l’ont rendue populaire. Aujourd’hui, la théorie des jeux est utilisée – non sans quelques débats sur sa fécondité scientifique – dans des perspectives théoriques aussi diverses que celles de la philosophie (théorie de la justice), de la politique (théorie des élections), de l’histoire (théorie de la guerre), de la sociologie (théorie des organisations), de la psychologie sociale (jeux expérimentaux) et bien entendu de l’économie (théorie microéconomique).
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