De la Théorie des couleurs (Farbenlehre) que Goethe (1749-1832) publie en 1810, résultat de vingt années d'efforts assidus, on n'a souvent retenu que l'extravagante croisade anti-newtonienne. Dans la Préface de son ouvrage, Goethe décrit le corps de doctrine de Newton (Opticks, 1704) et de ses « apôtres » comme une Bastille malcommode et vermoulue qu'il conviendrait de raser. Cet aspect, certes central et d'ailleurs sans cesse réaffirmé par Goethe, explique la réception hostile que lui réservèrent les physiciens et le sourire ironique de ceux qui, voulant se dispenser de lire le volumineux ouvrage, mettaient en avant les erreurs de l'auteur. Pourtant, la lecture n'en est pas réservée aux seuls spécialistes de Goethe, qui pourront étudier ici les idiosyncrasies du grand homme et chercher à voir pourquoi il a mobilisé plus d'énergie dans cette entreprise que dans bon nombre de ses travaux littéraires. On peut relever, dans la Farbenlehre, des aperçus que l'optique physiologique du xixe siècle reprendra avec bonheur (J. E. Purkinje, Johannes Müller) ; les réflexions sur l'harmonie et sur la valeur des couleurs ont inspiré de nombreux peintres, et les épistémologues liront avec profit la passionnante histoire des couleurs que Goethe propose dans la troisième partie de son ouvrage.
1. Le mariage de l'ombre et de la lumière
La Farbenlehre – le titre peut se traduire par « théorie », mais aussi par « science » ou par « doctrine » et parfois même par « traité des couleurs » – paraît en 1810 sous la forme de deux forts volumes (654 et 757 pages) accompagnés d'un cahier de 17 planches en couleurs. Le premier volume renferme la « partie didactique » – l'exposé de la théorie – et la « partie polémique » – virulente réfutation de la théorie de Newton. Le second volume est tout entier consacré à l'histoire des couleurs : après avoir embrassé l'histoire de la philosophie, de la science, de la peinture et de la teinturerie, ce récit débouche sur une confession autobiographique où l'aute […]
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