2. Le libertin
Il suffit de dégager des légendes l'histoire de sa vie pour comprendre que Viau n'était pas un doctrinaire, et moins encore un chef de secte. Il n'a pas écrit d'ouvrage contre la religion. Il n'a professé son attachement à aucun système philosophique, et il put, sans trop se démentir, adopter vers la fin de sa vie une attitude qu'un croyant de bonne foi devait approuver. On serait donc tenté de croire qu'il se bornait à des boutades, scandaleuses à coup sûr et qui bravaient les croyances les plus respectées, mais dans lesquelles il conviendrait peut-être de faire la part du jeu et de l'outrance. La vérité n'est probablement pas aussi simple.
S'il est vrai que Théophile ne met pas dans ses vers un exposé des théories hétérodoxes qui s'insinuaient alors dans certains milieux, le lecteur le plus dépourvu de parti pris est obligé de reconnaître qu'elles sont à l'arrière-plan de ses œuvres les plus importantes. Il y parle de « ce grand Dieu qui donne l'âme au monde », et cette formule admet à la rigueur une interprétation orthodoxe. Mais il se trouve que Giordano Bruno parlait en des termes semblables de l'Être infini. De même les idées de Théophile sur la nature et la place que l'homme y occupe coïncident avec celles que Vanini venait de développer dans son De admirandis Naturae, reginae deaeque mortalium, arcanis, publié à Paris en 1616.
Quand les commissaires reprochèrent à Théophile d'enseigner « qu'il ne faut recognoistre autre Dieu que la nature », ils ne se trompaient sans doute pas. Comme Vanini, il croyait non à la Providence des chrétiens, mais au Destin, à la matière éternelle, aux éléments que l'âme du monde enferme en des formes éphémères et si l'on hésitait sur la signification matérialiste de cette philosophie, il suffirait, pour fixer la conviction, de citer les vers imprudents où Théophile avertit l'homme qu'il aurait tort de « se flatter d'une divine essence », qu'il est un animal parmi les autres animaux, plus faible seulement et plus exposé qu'aucun autre à tous les fl […]
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