3. L'œuvre privée
Ses quelques tableaux d'exposition auraient assuré à Géricault une place originale dans la peinture du xixe siècle. Pourtant, c'est le reste de l'œuvre qui transgresse le plus profondément le langage pictural de son temps et qui fait de lui un artiste capital de la tradition moderne. Dans le foisonnement des dessins et des esquisses, on découvre une imagination en mouvement, mais la même chose est vraie de Girodet. Le fait essentiel est ailleurs : Géricault a peint nombre de tableaux qui mettent en question la distinction entre œuvre privée et œuvre publique, et qui défient les classifications traditionnelles. Ainsi Le Marché aux bœufs (Fogg Art Museum), peint à Paris à la fin de 1817, résume l'expérience romaine de Géricault. Le sujet aurait pu être celui d'un tableau de genre, mais l'œuvre n'en a pas l'exécution minutieuse, tandis que la qualité du style et l'intensité expressive du coloris élèvent le thème, comme on l'a souvent dit, à la hauteur du mythe. De même, la série des aliénés n'entre dans aucune des catégories de la peinture traditionnelle. Il ne s'agit pas d'une galerie de portraits – ils n'en ont pas la facture et les modèles ne s'y prêtent guère ; il ne peut pas non plus s'agir d'illustrations scientifiques qui auraient été dessinées et non peintes. Le terme d'étude est sans doute celui qui convient le mieux, mais l'artiste donne à la série un caractère monumental qui dépasse largement l'étude traditionnelle. Ces tableaux nous troublent, parce qu'ils mettent en question à la fois les cadres de la peinture et ceux de la santé mentale.
Les œuvres les plus bouleversantes et les moins apprivoisables de Géricault sont les fragments de membres humains (surtout celui du musée de Montpellier) et les Têtes de Suppliciés (Stockholm). On les présente en général comme des études pour Le Radeau de la Méduse, mais ils n'ont aucun rapport direct avec cette toile. Ce sont des œuvres achevées, très appréciées des admirateurs de Géricault à son époque, comme en témoignent plusieurs copies. Le tableau de Montpellier est soigneusement composé ; selon un témoignage recueilli par Clément, seule la tête d'homme dans le tableau de Stockholm était vraiment une tête de supplicié tandis que la femme aurait été exécutée d'après un modèle. Loin de n'être qu'un simple exercice d'observation, il s'agit là d'une véritable mise en scène, d'un théâtre de la cruauté où l'art romantique atteint ses limites.
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