2. La critique de la raison
La voie étroite qu'a empruntée Adorno pour maintenir la possibilité de la philosophie ne peut que se retrouver lorsqu'il se tourne vers la question de la raison et de sa critique. Nul mieux que Guy Petitdemange n'a défini les deux impulsions contradictoires qu'il faut tenir ensemble, dans un état de tension destiné à rester tel. « Les Lumières font ainsi l'objet d'une dénonciation, d'une déconstruction impitoyable ; mais celle-ci n'est pas un congé donné à la raison, elle enveloppe une volonté de sauvetage » (« L'Aufklärung. Un mythe, une tâche. La critique d'Adorno et de Horkheimer », in Recherches de science religieuse, juill.-sept. 1984). C'est de cette double postulation qu'est née La Dialectique de la raison.
• Mythe et raison
Ainsi s'énonce la question inaugurale qui commande l'enquête critique qui sous-tend l'ouvrage : pourquoi l'humanité, au lieu de s'engager dans des conditions vraiment humaines, a-t-elle sombré dans une nouvelle forme de barbarie ? Ou encore, pourquoi la raison, à vocation émancipatrice, s'est-elle inversée en son contraire, donnant naissance à des formes inédites de domination ? Il s'agit donc bien ici d'élaborer le modèle d'une dialectique de la raison, c'est-à-dire de mettre au jour le processus interne par lequel la raison s'autodétruit et parvient à s'inverser en nouvelle mythologie. La perspective est radicalement différente de celle de György Lukács dans La Destruction de la raison (1954) qui, en s'efforçant de maintenir intacte la « pureté » de la raison, recherche seulement les causes externes de sa destruction. Adorno et Horkheimer, loin de tenir de façon rassurante la raison à l'écart du mythe, en révèlent au contraire l'inquiétante proximité. À « l'impureté » de la raison – non à son instrumentalisation – doit être imputé ce mouvement interne d'autodestruction. Même éveillée, la raison engendre des monstres. Aussi les théoriciens critiques prennent-ils le contre-pied de la thèse classique des Lumières qui faisait de la raison – le penser éclairé – un adversaire d […]
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