3. La pensée musicale
Tout est déroutant, en effet, dans le jeu et les thèmes de Monk. Ni traits élégants, ni style coulant, ni mélodies charmeuses. La dissonance, le décalage rythmique, la distorsion interne sont le credo de sa nouvelle religion. Tout se fonde sur la discontinuité, la densité du silence. Les effets de surprise rythmiques et harmoniques qui en résultent donnent à son discours une allure chaotique, un déhanchement contestataire. Cela ne l'empêche pas de développer un swing à l'évidence brutale, bien plus construit sur des ponctuations élémentaires que sur la division du temps musical en onduleuses arabesques. Sa main gauche a un style posé que bousculent les caprices de sa main droite. La pensée musicale d'un Monk dépasse de très loin le simple instrument qui en est l'intermédiaire : elle a des prolongements orchestraux. Il choque ou il bouleverse. Il ne plaît pas : il ose. Les sarcasmes fusent quand il s'attaque aux standards les plus éculés. Les plus doucereuses ballades sont, sous ses doigts, dépoussiérées, virilisées. Certes, Monk respecte le cadre des douze mesures du blues, mais il en bouscule l'organisation interne de manière asymétrique.
Soliste fascinant, il est aussi un accompagnateur exigeant du soliste un constant dépassement de lui-même. André Hodeir a su parfaitement décrire le commentaire musical que ce grand pianiste proposait aux autres musiciens : « Exploitant les possibilités spécifiques du piano, il fonde son style d'accompagnateur sur un système de figures sonores isolées ou enchaînées, opposées les unes aux autres par des changements de registre abrupts. Les montagnes qu'il érige et les précipices qu'il creuse ne peuvent évidemment pas passer inaperçus. Monk, pourtant, ne cherche ni à briller à titre individuel ni à faire naître l'impression illusoire d'un accompagnement orchestral. Son but, alors même qu'il tente de se désolidariser du soliste, est de lui conférer une noblesse nouvelle en entourant le discours mélodique d'une aura p […]
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