2. Un maître du clavier
Coleman Hawkins se souvient de l'arrivée de Thelonious Monk dans son orchestre. « Une des plus terribles choses que je dus subir cette année-là ce fut Monk. Chaque nuit, je me demandais : pourquoi ne prends-tu pas un vrai pianiste ? Qu'est-ce que ce galimatias qu'il joue là ? » Et pourtant, il le garde près de lui. Pourquoi ? Parce qu'un « vrai pianiste » – brillant, séduisant, léger – n'aurait pas exercé sur lui une telle fascination. Le jeu de Thelonious Sphere Monk constitue peut-être la première véritable rupture du « piano-jazz » avec le pesant héritage des formes de la musique savante européenne et de l'esthétique du romantisme. Tous les pianistes de jazz – Fats Waller, Art Tatum, Bud Powell et même Cecil Taylor – ont souffert et souffrent encore d'un indéracinable complexe face à la technique de composition classique et à ses normes de virtuosité. Tous ont tenté, avec plus ou moins de bonheur et d'indépendance, de couler l'originalité du jazz dans ce moule préétabli. Monk est le premier à refuser d'être apprécié selon ces critères. Il est le premier à dire non à la volubilité digitale, à contester fondamentalement les systèmes harmoniques du néo-romantisme. La position même de sa main, doigts tendus, est une insulte aux convenances pianistiques. Certains en ont tiré prétexte pour juger sa technique défaillante, alors qu'elle obéissait simplement à d'autres règles, qu'elle visait un autre but. Aussi les influences subies par Monk sont-elles malaisées à définir : peut-être celles de James P. Johnson, de Duke Ellington... Il n'aura pas plus de disciples qu'il n'a eu de maîtres. Seuls viennent à la mémoire les noms de Randy Weston et de Steve Lacy qui, pendant quelques années, se feront une gloire de ne jouer presque exclusivement que ses compositions. Les musiciens semblent saisis d'effroi devant cette musique créée ex nihilo, monstrueux accident dans l'histoire du jazz.
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