5. Le théâtre d'ombres du karagöz
Le théâtre d'ombres fut importé en Turquie au xvie siècle par des artistes égyptiens et s'implanta à Istanbul ; les souverains ottomans devinrent les mécènes de ce théâtre. La technique du théâtre d'ombres est en apparence fort simple : le montreur tend un rideau face au public, se place derrière cette toile, et, à l'aide de bâtons, applique des figurines transparentes dont le spectateur voit se profiler les ombres colorées. Les figures du karagöz sont découpées dans de la peau de chameau préalablement affinée avec du verre, tannée et peinte de chatoyantes couleurs. Ces figures, à deux dimensions, s'articulent au cou, aux bras, à la taille et aux jambes ; elles composent une large collection de personnages stéréotypés parmi lesquels le bourru Karagöz, personnage qui a donné son nom au genre, le distingué Hacivat, un ivrogne, un fumeur de haschisch, le Juif, l'Arménien, l'Arabe ; autant de nationalités, d'ethnies et de religions qui peuplaient la cosmopolite capitale. Le montreur, qui était seul à assumer la responsabilité du spectacle, déployait une très grande virtuosité à fabriquer les figures, imiter d'innombrables accents, à chanter et improviser, enrichissant ainsi le récit des fruits de son imagination.
Les représentations du karagöz observaient un déroulement précis, car la structure d'un spectacle comme d'un texte, sans être rigide, est formée de quatre parties distinctes : prologue, dialogue, fable, épilogue. Le but du karagöz était avant tout de faire rire, mais il présentait aussi une grande valeur de satire socio-politique. Cet aspect ainsi que sa prédilection pour l'obscène et le scatologique eurent tendance à s'estomper à la fin du xixe siècle avec la censure instaurée par le sultan Abdülhamit ; en outre, l'influence du théâtre européen, la pénurie d'artistes capables de prendre la relève contribuèrent à le faire disparaître. Aujourd'hui, le théâtre d'ombres appartient au passé, ses figures sont dans les musées, ses textes dans les bibliothèques. Quelques initiatives solitaires ne suffisent pas pour le réanimer en tant que spectacle.
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