3. Déformation de la réalité
Dans la longue histoire du théâtre de boulevard, les modes, les esthétiques, très diverses, ont souvent changé. Un point commun cependant les rassemble : le faux-semblant.
C'est un théâtre qui ne doit à aucun prix déranger, ni choquer. Le public n'y trouve qu'un divertissement facile, une émotion complice au spectacle de passions inoffensives, comme aseptisées par l'adhésion commune à une morale conventionnelle. Aussi, le plus souvent, lorsque le rideau s'est baissé sur cette scène, il ne s'est rien passé, la pièce n'a pas compté, la crise n'a pas eu lieu. Rien n'a été changé.
Ce goût de l'illusion, cette fuite devant la réalité étaient en quelque sorte normaux, innocents, dans le premier Boulevard, celui de la féerie et du mélodrame, des vaudevilles à couplets, des pantomimes, des farces, des parodies. Il était l'essence même du théâtre. Mais lorsque, plus tard, le Boulevard a voulu copier la réalité, lorsqu'il s'est fait réaliste et psychologique, la nécessité du faux-semblant l'a obligé à bien des distorsions. Il a, peu à peu, mis au point un « effet d'éloignement » qui ne doit certes rien à Bertolt Brecht : c'est un déplacement plus ou moins subtil, une « mise à côté » des hommes et des choses, qui, les rendant légèrement faux, leur retire tout danger.
Les moyens de ce déplacement sont divers : longtemps, le Boulevard a tiré parti des prétentions aristocratiques de la bourgeoisie (d'où les nombreux personnages à particule du théâtre de Scribe et de Dumas fils) ; puis il s'est servi de la richesse, de l'élégance qui projettent le spectacle dans un univers un peu irréel, l'idéalisent, et qui provoquent chez le spectateur une agréable identification avec un monde qui, socialement, le domine. Les mots d'auteur, la frivolité, la fausse légèreté servent aussi cet effet d'éloignement, ainsi que le pittoresque géographique : les rois sont toujours balkaniques, et les milliardaires, sud-américains. Les exemples de ces déplacements seraient innombrables.
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