2. L'éternel retour
Toute tentative de repérage chronologique est donc inutile dans ce récit, où tout est repensé, réélaboré, refondu, « recréé ». Fuentes s'empare de la culture hispanique et universelle et, comme Joyce l'avait fait avec Ulysse, il donne une vie et une valeur nouvelles aux mythes fondateurs. Au centre du livre se trouve Philippe, le « Seigneur », monarque composite qui emprunte certains de ses traits à Charles Quint, à Philippe Il et au « sixième héritier de la maison d'Autriche en Espagne », Charles II, le dernier des Habsbourg, baptisé l'Ensorcelé, qui mourut sans descendance.
Autour de ce roi faible et velléitaire, dévoré par un mysticisme morbide et la peur maladive de tout changement, gravitent des figures hallucinées, dont Fuentes, avec son sens du théâtre, fait des pantins déliquescents et grandioses : Philippe le Beau, le « prince putassier », géniteur impénitent, exerçant son « droit de cuissage » avec une jubilation sadique, forniquant même avec les louves prises au piège (de cet accouplement monstrueux naîtra Juan, qui deviendra le Don Juan mythique) ; Jeanne la Folle, amputée des quatre membres, fantôme castrateur enveloppé dans des guenilles noires, promenant convulsivement le cadavre de son époux infidèle, emmurée vivante dans la crypte des rois ; la Dame, Isabel, l'épouse frustrée du Seigneur, avide de plaisir, ne pouvant pas « imaginer le pouvoir sans le luxe », se « fabriquant » un héritier avec des lambeaux de cadavres prélevés dans les tombes royales du palais ; Inés, jeune nonne innocente et sensuelle, que le Seigneur déflorera mais qui se laissera emporter par sa passion pour Don Juan.
En face, le groupe des serviteurs : Guzmán, le grand veneur, confident du Seigneur, intrigant, brutal et ambitieux, qui noie le mouvement des « Comuneros » dans le sang, puis s'en va poursuivre ses massacres dans le Nouveau Monde – où sa figure se confond peu à peu avec celle de Fernand Cortez. Les lettrés enfin : Julián, le moine miniaturiste, auteur d'un table […]
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