En dehors de Paradiso (1966), du Cubain José Lezama Lima, on n'a pas d'exemple, dans la littérature latino-américaine contemporaine, de tentative romanesque aussi ambitieuse que Terra Nostra (1975), du romancier mexicain Carlos Fuentes, né en 1928.
1. Un roman baroque
Entrer dans Terra Nostra, c'est pénétrer dans un labyrinthe, dans un univers tourmenté et allégorique, qui tient à la fois de Jacques Callot et de Jérôme Bosch. Il faut se laisser porter par ce déferlement de faits, d'anecdotes, de tableaux, de rappels historiques, de discussions religieuses, métaphysiques ou esthétiques, de légendes, sans prétendre en percer immédiatement le sens ou la portée. Délibérément, Fuentes inscrit son livre dans la tradition baroque, qu'un des personnages de Terra Nostra définit comme « une floraison instantanée, si pleine que sa jeunesse est sa maturité, et sa magnificence son cancer. Un art qui, telle la nature, a horreur du vide et remplit le moindre espace laissé par la réalité ». Ce roman est une spirale foisonnante qui ramène périodiquement le lecteur à un point de départ à la fois identique et différent.
Apparemment, la construction du livre est simple et semble obéir à une sorte de symétrie pyramidale : un premier pan du récit, « Le Vieux Monde », prend sa source dans le Paris apocalyptique du 14 juillet 1999, pour plonger, de façon inopinée, par un de ces glissements « magiques » qui abondent dans le roman, dans l'Espagne du xvie siècle. Une deuxième partie, qui constituerait la « plate-forme » de la pyramide, est consacrée à la découverte du « Nouveau Monde » et, plus précisément, du Mexique précolombien, où les divinités du panthéon aztèque s'abreuvent du sang des sacrifiés. Dans la dernière partie, peut-être la plus tourbillonnante et la plus lyrique, la plus disparate aussi, nous retrouvons l'Espagne du xvie siècle et son souverain figé dans un absolutisme stérile (il prendra, un moment, les traits de Franco), frappé de dégénérescence et de mort ; mais également le mon […]
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