Né à Mytholmroyd dans le Yorkshire, non loin de Haworth où avaient vécu les sœurs Brontë, marié à la poétesse Sylvia Plath qui s'est suicidée, Ted Hughes, un des plus grands poètes anglais du xxe siècle passa sa jeunesse entre l'ombre des falaises et l'« exultation des landes » (Vestiges d'Elmet, Remains of Elmet, 1979). Après un service militaire passé à lire Shakespeare, il poursuivit ses études à Cambridge (1951) où il abandonna les lettres modernes pour se consacrer à l'archéologie et à l'anthropologie, disciplines qui devaient profondément marquer — par le biais des mythes et du folklore — toute son œuvre. Ses premiers recueils The Hawk in the Rain, 1957 (Le Faucon sous la pluie), Lupercal (1960) et Wodwo (1967) ont souvent fait dire que Hughes est un poète animalier. En fait, la perception extraordinairement aiguë des animaux (et surtout des carnivores et des rapaces) dont il témoigne, évitant l'anthropomorphisme, n'est qu'un aspect d'une démarche poétique qui relève — et ici le mot sera à prendre à la lettre — d'une démarche chamanique.
Pour Hughes, chaque animal est un totem incroyablement vivant et unique qui permet d'avoir accès à une sorte de pouvoir dangereux et complexe, d'énergie primitive qu'il voit trahis dans notre société. Cette force peut être paraphrasée pour les besoins de la critique, comme la volonté de vivre de Schopenhauer, le ça, le principe féminin Gaïa, fille de Chaos, comme le principe de fécondité célébré pendant les Lupercalia, ou comme le Tyger de Blake. Cette force peut, pour les sociétés primitives, être trahie — comme elle l'est dans les poèmes les moins réussis de Hughes où la force est valorisée d'une façon quelque peu dérisoire. Mais, comme dans le véritable chamanisme, le poète, qui revient avec succès d'un voyage dans le primordial, a la possibilité — par le mythe et le rituel — de canaliser cette énergie, de restaurer l'ordre d'un monde ou d'une personne dont l'équilibre a été brisé.
Dans Corbeau (Crow, 1970), sans doute son œu […]
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