4. La postérité de Tacite
Comment juger Tacite ? La postérité n'a cessé de trouver dans un auteur aussi complexe les leçons les plus nuancées. Bodin avait pour lui des préférences, et le considérait à juste titre comme le modèle des grands commis ; il s'est servi de cette œuvre pour combattre le machiavélisme ; mais Machiavel avait cité Tacite, et Juste Lipse, le plus illustre éditeur de l'historien, s'en souvint pour fonder ce qu'on a nommé le « tacitisme ». Le xvie et le xviie siècle, épris de raison d'État, avaient un faible pour Tibère. Napoléon, fort de sa compétence, s'est défié, comme le signale P. Grimal, d'un historien qui trahissait les arcana imperii (l'armée, l'argent, la délation, la dispensation des charges) ; Auguste aurait sans doute apprécié Tacite, lui aussi, en le trouvant un peu trop vrai... Après La Boétie, après Racine, après Hugo, beaucoup d'autres ont trouvé chez Tacite non pas la complaisance envers le pouvoir, mais la dénonciation de la tyrannie et de l'esprit de servitude.
Certains ont reçu de lui une autre leçon : pour un Thrasea, pour un Sénèque, et aussi pour Pétrone ou Tibère, l'absolu est en eux-mêmes, au-delà de la politique. Il est permis quelquefois de se retirer dans la mort, ou dans des jardins. Il est permis aussi, même quand la mort est dérisoire, d'avoir pitié de ceux qui meurent. Avant Barrès, ou Camus qui a repris ce mot, il est « solitaire, solidaire » ; avant Bernanos, il unit l'indignation et la pitié dans une récusation fondamentale de la politique livrée à elle-même et séparée de ses fins morales, et dans l'affirmation d'un humanisme qui rejette en même temps la mollesse et la barbarie. Grande affaire pour son temps, et pour le nôtre. À travers l'amertume ou le dévouement, au-delà de la résignation, telle est la forme que prend chez Tacite l'humanité créatrice qui unifie son œuvre et sa vie.
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