3. Le style de Tacite : l'épopée de la décadence
On a souligné ici les affirmations majeures de cette pensée, ce qui la constitue comme telle et qui fait sa cohérence. Mais, naturellement, on doit souligner que le grand art de Tacite ne cesse d'effacer tout ce qu'une telle réflexion pourrait avoir de systématique. On se rappelle après cette lecture les portraits grandioses et sombres : Tibère, son silence, ses dégoûts ; Germanicus, sa noblesse ou ses hésitations ; Agrippine, son orgueil, et l'abandon où elle meurt ; on se rappelle Vitellius guettant, la nuit, dans ses jardins de Rome, les lumières de la fête que donne un consul qu'il jalouse et qu'il va assassiner ; Messaline suppliante dans sa charrette ; Pétrone récitant des vers pendant son suicide ; ou tel autre seigneur romain déplaçant à l'avance son propre bûcher pour que la fumée ne gâte pas ses arbres. L'histoire offrait de beaux sujets à Tacite, mais il a su les mettre en scène. Entre l'indignation de Juvénal et la dérision sèche de Suétone (ces deux écrivains le suivent de peu dans le temps), il choisit une voie médiane qui est celle de la noblesse tragique. La grandeur s'y joint toujours à l'ironie ou à l'amertume. De là cette sorte de pitié austère et implacable qui annonce Dante.
Pour juger le style de Tacite, on peut se placer à deux points de vue. On peut le confronter avec l'art de son temps. Les remarquables indications que R. Bianchi Bandinelli a fournies, notamment à propos de la colonne Trajane et de la tradition hellénistique issue de l'art gallo-romain (Glanum, que Tacite a dû connaître), peuvent apporter des éléments de comparaison très suggestifs : comme les architectes de Trajan, Tacite présente le temps de l'histoire « annalistique » sous la forme d'une fresque continue ; comme eux, il redécouvre le pathétique au sein du classicisme, et cela crée une tension féconde. Par ses dates et par son esprit, cette œuvre apparaît bien comme un intermédiaire entre la colonne Trajane et la colonne Aurélienne, entre le triomphalisme path […]
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