3. Les tabous et la Loi
Que les tabous s'organisent en systèmes et que ceux-ci renvoient à des classifications qui permettent de donner un sens à toutes choses, à tout événement, à toute pratique montre bien l'importance de l'action magique par rapport à l'action pratique. On a coutume de considérer la première comme subjective et la seconde comme objective. Pourtant, une des plus subtiles remarques de Lévi-Strauss jette beaucoup de clarté sur les conditions de la pensée magique ou sauvage. Il écrit : « Cela peut sembler vrai si l'on considère les choses du dehors, mais, du point de vue de l'agent, la relation s'inverse : il conçoit l'action pratique comme subjective dans son principe et centrifuge dans son orientation, puisqu'elle résulte de son immixtion dans le monde physique. Tandis que l'opération magique lui semble être une addition à l'ordre objectif de l'univers : pour celui qui l'accomplit, elle présente la même nécessité que l'enchaînement des causes naturelles où, sous forme de rites, l'agent croit seulement insérer des maillons supplémentaires. Il s'imagine donc qu'il observe du dehors, et comme si elle n'émanait pas de lui » (La Pensée sauvage). Mais, tout en pensant de la sorte, l'agent attribue une valeur éthique à cet ordre de l'univers tout entier fait d'injonctions et d'interdictions. Les classifications étendent à tout l'univers, et à tous les niveaux, leurs ramifications comme les prolongements d'un savoir qui a pour fondement le commandement de la Loi. Et cette Loi se manifeste avec d'autant plus de force qu'elle semble attribuer à l'homme une toute-puissance sur les phénomènes de la nature. On a vu que les classifications sautent de niveau en niveau, que les systèmes de tabous mêlent intimement le savoir de l'observation et la construction des significations en un symbolisme qui prétend à une universelle cohérence. Que l'homme ait jeté sur le chaos du monde cet immense filet logique et symbolique lui permettant de donner réponse à toute question implique qu'à vouloir tent […]
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