1. Tabou et religion
Il est facile de voir que toutes les religions sont marquées par l'observance d'un système d'interdits. Mais si William Robertson Smith, en 1889, dans son livre sur la religion des Sémites (Lectures on the Religion of the Semites), reconnaît qu'il est difficile de distinguer, à l'origine des tabous, des règles sacrées, délimitant nettement le pur de l'impur, il croit pouvoir affirmer que l'apparition des religions permet de séparer les tabous « sauvages », restes de superstitions primitives, des prescriptions sacrées, au caractère spirituel plus élevé. La pensée du xixe siècle, prisonnière de son apologie du progrès de la civilisation et de sa vision évolutionniste et unidimensionnelle de l'histoire, ne pouvait manquer, dans son étude des phénomènes religieux, d'amener l'analyse à distinguer les superstitions des formes supérieures d'adoration du sacré. Aussi, lorsque la Bible énonce une série d'interdits, Robertson Smith veut ne voir là qu'une « religion de tabous », détestable survivance d'un état primitif où la spiritualité religieuse était à son plus bas niveau. Pour étayer cette interprétation, il se réfère au texte du Lévitique qui montre Aaron expulsant le bouc émissaire après l'avoir chargé de toutes les transgressions et de tous les péchés d'Israël, et ce en imposant ses mains sur la tête de l'animal. W. R. Smith voit dans ce geste une des formes les plus basses de la superstition, qu'il oppose au geste de la bénédiction. Ainsi se trouve mis en relief le contraste entre d'une part la conduite d'évitement et d'expulsion de l'impur, et d'autre part le respect accordé aux dieux, et la demande de bénédiction.
Désirant établir une distinction entre superstition primitive et religion supérieure, mais constatant la présence universelle des tabous, W. R. Smith les classe en deux groupes relevant l'un du sacré, l'autre de l'impur. Il écrit : « Tous les tabous sont inspirés par la crainte du surnaturel, mais il y a une différence d'ordre moral entre d […]
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