2. La secte et les Lumières
Complété par les articles que Quesnay rédige pour l'Encyclopédie (« Fermiers », « Grains », « Hommes », « Impôts », « Évidence », « Droit naturel ») et par les deux ouvrages qu'il rédige en collaboration avec Mirabeau, Théorie de l'impôt (1760) et Philosophie rurale (1763), Tableau économique s'inscrit directement dans la lignée des auteurs libéraux français du xviiie siècle : Vincent de Gournay, l'auteur de la formule « laissez faire, laissez passer », Boisguilbert, Morellet, Plumard de Dangeul, Véron de Forbonnais. Sur la base du Tableau économique, Quesnay défend le principe d'un « bon prix » du blé, assuré par le libre fonctionnement des marchés, rejette toute forme d'entrave à la circulation du revenu sur le marché intérieur et critique avec véhémence la thèse mercantiliste d'un commerce international défini comme jeu à somme nulle. Dans l'article « Impôts », il plaide en faveur d'un prélèvement fiscal direct et unique sur le produit net – et donc sur la seule classe des propriétaires. Dans Despotisme de la Chine, il revendique le « despotisme légal » en matière de gouvernement : moyen, selon lui, de s'assurer de la disparition des corps politiques intermédiaires et, ainsi, de soumettre directement le gouvernement du royaume aux lois de l'ordre naturel. Autant de thèmes fondés en théorie dans le Tableau et qui déclinent les leçons du legs libéral. Mais le Tableau ajoute au moins deux dimensions analytiques à cet héritage : d'une part, la description des « avances foncières » des propriétaires et des « avances primitives et annuelles » de la classe productive, qui constitue la première typologie des éléments de capital, fixe et circulant, base à venir de la théorie classique du capital ; d'autre part, le rôle premier tenu par ces avances, qui enracine avant l'heure le modèle théorique de Quesnay dans le xixe siècle, en faisant du circuit physiocratique une théorie de la production et non une théorie du seul échange.
Les principes physiocratiques de gouvernement seront, pour partie, mis en pratique lors du passage aux affaires d'Anne Robert Jacques Turgot (1727-1781), dont les Réflexions sur la formation et la distribution des richesses (1766) défendaient des thèses proches de celles de Quesnay, et qui, devenu ministre de Louis XVI de 1774 à 1776, rétablit la liberté de commerce pour les grains, instaure la suppression des jurandes et des corporations, et abolit le principe des corvées royales – annonçant ainsi les déréglementations économiques qui fleuriront sous la plume des constituants de 1791.
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