4. Survivance
Ainsi la désagrégation du système tonal était en germe dans son propre principe, et ce ne sont pas des éléments venus du dehors qui l'ont déterminée. C'est de l'intérieur même que l'opération s'est accomplie. Elle a été accélérée par un autre élément dont il n'a pas été encore question, élément engendré lui aussi par le système lui-même. On a vu que, sur les divers degrés de l'échelle diatonique, le système tonal installait des accords de plus en plus complexes qui pouvaient se ramener à des échafaudages de tierces. Au-delà de la neuvième, le choix entre tierces mineures et tierces majeures a conduit à diverses variétés d'accords de onzième, de treizième, etc., où figuraient des sons étrangers à la gamme diatonique du ton choisi par le musicien. L'accord ci-dessous a été pensé par Ravel au début de Daphnis et Chloé comme appartenant au ton de la majeur ; pourtant, le ré dièse qui figure à son sommet est étranger à cette tonalité :

Voici une agrégation typique du langage chromatique de Bartók :

Stravinski et beaucoup d'autres avec lui font souvent entendre simultanément un accord majeur et son homologue mineur.
Ces agrégations complexes, lorsqu'elles sont maniées par un grand musicien, peuvent être un véritable délice pour l'oreille, mais elles donnent droit de cité, au sein de la tonalité, à des degrés chromatiques qui ne peuvent pas ne pas affaiblir la netteté de sa définition. On en arrive à pouvoir discerner à l'intérieur d'un même accord deux agrégations différentes attribuables à deux tonalités distinctes et parfois très éloignées l'une de l'autre.
La modulation devient dès lors un procédé d'écriture, d'un caractère tout différent de celui qu'elle a eu jadis, aussi bien que l'architecture d'un ouvrage fondée sur l'unité tonale, périodiquement rappelée et réaffirmée. Certains musiciens associent même deux tonalités différentes simultanément, et non plus successi […]
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