3. Évolution et désagrégation
La description qui précède s'applique à un système tonal considéré pour ainsi dire comme un archétype. À aucun moment de l'histoire on ne pourrait le saisir ainsi dans son idéalité pure, parce qu'il s'est constitué petit à petit, vers le xvie siècle, à une époque où n'existait que des tempéraments inégaux ; il a connu une longue évolution et il n'y a pas un point précis à partir duquel les principes d'autodestruction qui étaient en lui ont commencé à le saper par la base. Pourtant, c'est un fait que le système tonal s'est désagrégé de lui-même et qu'au xxe siècle il ne tient plus que des positions d'arrière-garde, encore solides mais dépassées presque partout par le flot envahissant des techniques nouvelles.
Quels étaient donc ces principes d'autodestruction qui, organiquement liés à la substance même du système tonal, ont fait et ne pouvaient manquer de faire leur œuvre ? Pour bien les comprendre, il importe de voir que l'enrichissement incontestable que ce système a apporté à la musique de l'Occident n'allait pas sans contrepartie. Le faisceau des lois naturelles – ou très proches des données naturelles – qu'il a mises en évidence et qui lui ont permis de se constituer et de s'imposer avec toute la puissance requise, quitte à les fausser quelque peu pour mieux assurer son empire, n'avait sa pleine efficience que dans le cadre du système des modes majeur et mineur. Dans ce sens, l'avènement du système a compensé sa conquête par l'abandon d'un immense territoire, celui des modes anciens, sur lequel la musique avait prospéré au cours des siècles. Il était fatal qu'une fois explorées toutes les possibilités offertes par le système à l'état pur les créateurs en vinssent tôt ou tard à ressentir l'étroitesse des barreaux entre lesquels il les avait enfermés. D'où la tentation de lui intégrer les anciens modes qu'il avait impitoyablement sacrifiés, en leur appliquant tant bien que mal les procédés d'écriture qui lui sont propres. Il y avait déjà là le ge […]
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