2. L'insoumis
Mais, s'il suffit d'un instant à Richter pour subjuguer le public par sa quasi-infaillibilité technique et musicale, la tâche sera plus rude pour acclimater celui-ci à l'exigence et à l'élévation de son art. Car Richter impressionne, mais déroute en ce qu'il ne se soumet aucunement aux normes habituelles d'une carrière musicale. Il a un peu fréquenté les studios d'enregistrement, puis il les a totalement délaissés, préférant l'impériosité d'une confrontation en direct et en public avec une œuvre. Il fuit les grandes salles de concert et choisit des espaces plus propices à l'intimité et à la ferveur : des cloîtres, des places de village, des théâtres baroques. En 1963, à Meslay, près de Tours, il s'éprend d'une grange du xiiie siècle et y fonde, en 1964, un festival. Il ne recherche pas nécessairement la compagnie des grands chefs et des grands orchestres, mais celle d'artistes peut-être plus modestes, mais aussi plus impliqués. De même, ses activités de soliste ne lui ont jamais fait négliger les pratiques musicales, plus humbles et plus communautaires, du chambriste et de l'accompagnateur aux côtés du Quatuor Borodine, de Rostropovitch, du violoniste Oleg Kagan ou de Dietrich Fischer-Dieskau.
Tout cela, les premiers temps, a pu surprendre et apparaître comme de l'excentricité ou, pis encore, comme de la pose. L'attitude même de Richter en concert, son indicible accablement, la marche de supplicié qui le mène au clavier, la très réelle souffrance qui se lit sur ses traits ont d'abord semblé feints. « Les gens, dit lui-même Richter, se refusent à vous admettre tel que vous êtes et tiennent pour caprices vos traits de caractère qui leur déplaisent ou les contrarient. » Il a donc fallu admettre Richter, dans son exigence et son authenticité, accepter qu'un récital de piano ne soit ni un divertissement ni une mondanité, mais une manière d'oblation, un sacrifice de soi.
Qu'on ne s'imagine pas là, néanmoins, un cérémonial hiératique et funèbre. Si l'on consent à s […]
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