2. Une fable métaphysique
Hostile à l'idée que le roman puisse être réduit à une allégorie contre le pouvoir nazi, Jünger n'a cessé de récuser toute assimilation de son grand Forestier à Hitler. Effectivement, les différences entre eux sont évidentes. D'ailleurs, les dirigeants nazis ont jugé si peu dangereux Sur les falaises de marbre qu'ils en ont autorisé cinq rééditions. Ils ont même aidé à la diffusion du livre parmi les soldats allemands cantonnés en France, en le faisant bénéficier, en 1942, d'un tirage spécial à 20 000 exemplaires, sous les auspices de l'état-major.
Dans son livre, Jünger exprime tout le contraire d'une « résistance » à la barbarie du grand Forestier. Son intention a plutôt été d'écrire un roman métaphysique. Du récit de son narrateur, une vision du monde se dégage selon laquelle la catastrophe n'est jamais qu'un phénomène éphémère appelant à une renaissance : « Les décombres des murs et des poutrages jonchaient les rues, et partout alentour des cadavres d'assassinés gisaient dans les ruines laissées par l'incendie. Nous apercevions de sombres silhouettes à travers la fumée refroidie, et cependant une nouvelle confiance nous animait. Tel est le conseil de l'aube ; et le seul retour de la lumière après cette longue nuit nous semblait déjà merveilleux. » Autrement dit, Sur les falaises de marbre est un roman invitant à se résigner au fatalisme de l'Histoire, jusque dans ses atrocités. D'après la philosophie de son narrateur, en effet, « l'ordre humain ressemble au cosmos en ceci que, de temps en temps, pour renaître à neuf, il lui faut plonger dans la flamme. »
C'est aussi au nom de ce principe que Jünger, officier dans les troupes d'occupation à Paris, refusa de participer à la conjuration militaire du 20 juillet 1944 contre Hitler.
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