Jean-Louis Lebrid de Kerouac (1922-1969) avait présenté un tableau assez traditionnel, à la Thomas Wolfe (1900-1938), de son adolescence, mettant en scène dans La Ville et la cité (1950) un jeune homme détestant les métropoles et fuyant la société. Quelques années plus tard, devenu Jack Kerouac, en rédigeant en trois semaines la dernière version de Sur la route, il découvrit la forme adéquate aux événements qu'il voulait peindre. Au lieu de les faire entrer dans des intrigues ou des situations préexistantes, il choisit de s'en tenir à une sorte de journal romancé.
1. Un récit de l'errance
Le caractère lâche et flottant de la narration participe surtout du picaresque, de l'odyssée autobiographique qui a pour décor la société et le continent américains. Loin de ne prendre en compte que les moments d'« illumination », le récit fait aussi le compte rendu des passages à vide, des échecs, de la déprime, de la nostalgie. Sur une durée de trois ans et au cours de cinq traversées du continent américain, Sur la route évoque ainsi les aventures de Sal Paradise (Kerouac), Carlo Mars (Ginsberg) et surtout de Dean Moriarty (Neal Cassady), le « héros ». Ces jeunes gens qui voyagent en auto-stop, partageant boisson et femmes avec des amis de rencontre, sont moins des inadaptés que des déçus qui quittent délibérément la société, à la recherche de cet ailleurs mythique dont l'Amérique garde la nostalgie : « La Californie de Dean, pays délirant et suant, pays d'importance capitale, c'était celui où les amants solitaires, exilés et bizarres, viennent se rassembler comme des oiseaux, le pays où tout le monde, d'une manière ou d'une autre, ressemble aux acteurs de cinéma détraqués, beaux et décadents. » Ils sont en quête d'une façon de vivre alternative qui les rapproche du zen et de l'Orient. On retrouve aussi dans Sur la route un écho direct du rêve whitmanien. Laissant au hasard le soin de diriger leurs rencontres, les voyageurs cherchent moins des aventures qu'une véritable fraternité. Sans soucis des co […]
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