5. Applications d'une théorie
Adhérant sincèrement à la nouvelle réalité sociale, Malevitch essaie à plusieurs reprises d'adapter la résonance philosophique de son système aux exigences matérialistes d'un ordre politique hostile à tout idéalisme. Répondant aux postulats matérialistes et économiques de la NEP de Lénine, Malevitch tente d'expliquer son Carré noir en tant que forme d'« économie maximale », sans pour autant réussir à convaincre ses adversaires politiques et artistiques. Les accusations de « négativisme idéaliste » s'abattent sur lui en 1924 lors de l'exposition de « Toutes Tendances » (Petrograd). En voulant s'inscrire une ultime fois dans le camp « positif » de la société, il déclare en 1924 avoir abandonné la peinture pour se tourner vers l'architecture. De nombreux projets d'« architektones » et de « planites » suprématistes exprimeront la volonté de vivre son époque. Malheureusement, ses conceptions utopiques et purement esthétiques subiront de nouveau l'échec de l'épreuve pratique. L'architecture russe des années vingt refuse les utopies urbanistes de Malevitch pour explorer les audaces du constructivisme. Seul son élève El Lissitzky saura dépasser le suprématisme et, en l'abandonnant, réalisera des propositions théoriques pour une nouvelle pensée architecturale.
Malevitch fut le premier peintre à franchir le pas de la peinture non objective. Sa démarche, réclamant la peinture pure (Du cubisme et du futurisme au suprématisme), la création d'une nouvelle réalité, surgie du néant – le « rien délivré », dira-t-il –, s'inscrit loin de la symbolique philosophique de l'abstraction de Kandinsky, du musicalisme de Kupka et de l'orphisme de la lumière (Delaunay, Larionov). En libérant de l'emprise représentative les concepts de base de la nouvelle peinture – la couleur et la surface-plan (ploskost') –, Malevitch introduit dans l'art la conception de la réalité autonome, d'un réalisme propre, libre de toute référence extra-picturale. Loin de la théorie esthétique « l'art pour l'art », la conception suprématiste de Malevitch élève la création non objective au niveau de la connaissance autonome, irremplaçable. À partir de ces éléments de manipulation, les constructivistes vont orienter l'art pictural vers la connaissance du monde extérieur, tandis que chez Malevitch la peinture se préoccupe de la seule profondeur spirituelle.
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