2. Une utopie critique
Dans le Supplément, Tahiti fonctionne comme une utopie, à la manière de la république idéale de Thomas More. Dans cette île préservée de la civilisation et d'abord de la propriété – Diderot rejoint ici le Rousseau du Discours sur l'origine de l'inégalité (1755) –, la terre appartient à tous, femmes et hommes, sœurs et frères, pères et filles s'aiment librement, sans l'entrave de la pudeur ni de la loi. Les mots scandaleux d'« inceste » et séditieux d'« anarchie » sont prononcés. Mais l'utopie tahitienne est moins un mythe empreint de nostalgie qu'une fiction critique, exaltant l'« homme naturel » effacé par l'« homme artificiel » de la civilisation, au service d'une inversion des perspectives caractéristique des Lumières : « Ô le vilain pays ! dit Orou à l'Aumônier français. Si tout y est ordonné comme tu m'en dis, vous êtes plus barbares que nous. » Le Supplément est donc un brûlot anti-colonialiste et fait entendre un appel à l'insoumission. Le texte ne construit pas un lieu géographique, même utopique. Il est une démonstration : les déictiques y abondent, et ce dès l'ouverture : « Cette voûte étoilée » établit aussi une continuité anaphorique avec la clôture de Madame de la Carlière. Ce que le Supplément désigne en fait, c'est une question, que le philosophe laisse ouverte. Le dialogue et le dialogisme si visibles du Supplément montrent assez le refus de conclure, et la balance tenue entre une option et une autre, entre la liberté sexuelle revendiquée et l'exigence morale, entre l'hypothèse séduisante de l'anarchie politique et la régulation par une autorité, fût-elle au plus près de la nature, dont le vieillard est le probable symbole.
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