2. L'engendrement de la figure
Comme tous les grands films de la maturité de Hitchcock, celui-ci doit sa réussite d'abord à une idée de scénario saisissante : le retour de la « morte » – de même que, dans La Mort aux trousses (North by Northwest, 1959), l'espion forgé de toutes pièces, dans Les Oiseaux (The Birds, 1963), l'improbable attaque des corneilles, dans Psychose (Psycho, 1960), la découverte que la mère n'existe pas. Tous ces films mènent le spectateur de surprise en surprise, ressort premier du cinéma de Hitchcock. Mais si ce dernier a pu se vanter par la suite d'avoir su « faire de la direction de spectateurs », c'est qu'il mobilise avant tout des moyens purement cinématographiques.
L'image du cinéaste est souvent associée à une atmosphère énigmatique ; pourtant il s'est toujours moins intéressé à l'énigme de ses scénarios (le « whodunit » : qui est le coupable ?) qu'à leur part de fondamental mystère. Dans La Mort aux trousses, l'explication finale (les microfilms cachés dans la statuette) est de peu d'intérêt, l'essentiel restant l'impossibilité où est le héros de prouver son identité – c'est-à-dire une aventure d'ordre ontologique. Plus manifestement encore, la fable des Oiseaux demeure définitivement opaque. Dans Sueurs froides, si toutes les questions reçoivent une réponse, on n'en reste pas moins sur une impression d'incertitude absolue : Scottie a-t-il aimé Madeleine ? a-t-il aimé Judy ? est-il responsable de leur mort ? Il n'est pas étonnant que ce soit à partir des films de cette époque que Hitchcock ait commencé à être perçu comme un métaphysicien, et ses films comme des œuvres largement symboliques, dont le scénario est relativement secondaire.
Longtemps diffusé de manière quasi clandestine entre sa sortie et sa restauration, dans les années 1990, Sueurs froides a été pour toute une génération un film mythique, dont plusieurs scènes ont fait l'objet d'un culte parmi les cinéphiles (la fausse noyade sous le pont du Golden Gate, le baiser devant le car […]
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