1. La tradition du sublime
Écrivant ces lignes, Flaubert évacuait une vieillerie devenue scolaire : le sublime avait cessé d'être un concept vivant. Ce faisant, néanmoins, et comme toujours avec une sûreté infaillible, Flaubert condensait en quelques mots toute – ou presque toute – la théorie du sublime. Il en retraçait même la généalogie. Il disait que :
– le sublime est un sentiment qui naît au spectacle grandiose de la nature ou de la force morale de l'homme ;
– le sublime est un beau superlatif ;
– pour le distinguer, comme cela vaut du reste pour tout jugement esthétique, il faut une faculté spéciale, mais inexplicable ou tout au moins énigmatique : le goût, c'est-à-dire ce que Boileau et Fénelon, comme du reste toute leur époque, nommaient précisément le « je-ne-sais-quoi ».
Et l'on pourrait montrer, de fait, qu'à partir du xviie siècle toute la théorie esthétique, c'est-à-dire la théorie du jugement de goût et de la sensibilité, s'est construite sur ces attendus.
S'agissant du sublime, toutefois, cela resterait insuffisant. Car ce qu'il s'agit de comprendre, ce n'est pas du tout qu'il y ait eu une esthétique du sublime, mettons de Boileau à Schelling ou Schopenhauer (voire au Hugo de la Préface de Cromwell), dont de très bons ouvrages retracent l'histoire. Mais c'est plutôt que le sublime, et la question de son rapport avec le beau, ait été l'enjeu d'une interrogation proprement philosophique, où, au-delà d'une éventuelle science de la sensibilité (l'esthétique), c'est le statut même de l'œuvre d'art en sa vérité et le problème de la destination de l'art qui sont en cause. Ce qu'atteste, nous le verrons, le geste brutal de Hegel à l'égard du sublime. Mais ce que dénote encore, plus près de nous, une certaine résurgence, que le mot soit prononcé ou non, du motif du sublime, soit dans la philosophie allemande de l'art de la première moitié du xxe siècle (Benjamin, Heidegger, Adorno), soit dans la réflexion critique contemporaine.
La tradition du sublime est un long commentaire de […]
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