« Il nous est aisé, à nous, les hommes d'aujourd'hui, qui depuis longtemps avons retranché le mot „sécurité“ de notre vocabulaire comme une chimère, de railler le délire optimiste de cette génération aveuglée par l'idéalisme, pour qui le progrès technique devait entraîner une ascension morale tout aussi rapide. Nous qui avons appris dans le siècle nouveau à ne plus nous laisser étonner par aucune explosion de la bestialité collective, nous qui attendons de chaque jour qui se lève des infamies pires encore que celles de la veille, nous sommes nettement plus sceptiques quant à la possibilité d'une éducation morale des hommes. » Écrites en écho à l'essai de Freud, Malaise dans la civilisation, ces quelques lignes qui introduisent au Monde d'hier résument la tragédie de Stefan Zweig, qui vit brutalement réduites à néant les notions d'ordre et de beauté en lesquelles il avait voulu croire, et qui dut essayer de vivre « sans terre ferme sous [ses] pieds, sans droit, sans liberté, sans sécurité ».
1. Passions secrètes
Fils d'une famille de la grande bourgeoisie juive assimilée viennoise, Stefan Zweig fit d'abord des études de littérature allemande, de « romanistique » (excellent connaisseur de la littérature française, il consacra sa thèse de doctorat à Taine et, par la suite, des essais importants et originaux à Verlaine, Rimbaud, Balzac, Montaigne...) et de philosophie à Berlin et à Vienne. Polyglotte et grand voyageur, il fit de nombreux séjours à l'étranger avant et après 1914. Ses relations avec les écrivains belges furent particulièrement étroites, notamment avec Émile Verhaeren, dont il fut le traducteur et à qui il consacra une monographie publiée en 1910. Affecté au « quartier de presse de guerre » pendant la Première Guerre mondiale, il s'installa en Suisse en novembre 1917 pour s'associer au mouvement pacifiste international. C'est de cette période que date son amitié avec Romain Rolland, auquel il consacrera une biographie enthousiaste en 1921.
De 1919 à 1934, Zweig s'établi […]
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