2. L'état de la question au cours des années 1990
Lorsque, à la fin de l'année 1995, Hector Feliciano publie les résultats de son enquête, que sait-on exactement du « phénomène » de la spoliation des œuvres d'art ? Dans le détail de son déroulement, de son étendue, de ses conséquences et de la façon dont la question a été traitée – et considérée comme étant globalement résolue – à la fin de la guerre, on ne sait plus grand-chose. Le seul ouvrage sur la question, Le Front de l'art, le livre-témoignage de Rose Valland, est épuisé depuis plus de trente ans ; en France, aucun travail universitaire n'a été entrepris sur ce sujet précis. Laurence Bertrand-Dorléac, dans sa thèse (en 1986) puis en consacrant au pillage et aux spoliations le premier chapitre de son livre (en 1993), qui traitait des politiques, des comportements, des styles et des engagements publics adoptés par des artistes, des institutions, des galeries et la critique pendant l'Occupation, a, pour la première fois, orienté les préoccupations des chercheurs et du public sur le caractère fondateur et déterminant des exactions nazies, puis vichystes, dans l'extraordinaire développement du marché de l'art au cours de la période. Ces deux ouvrages révélaient déjà que c'était bien l'exorbitante démesure des spoliations nazies qui avait, d'une certaine manière, autorisé tous les débordements dans lesquels le marché de l'art s'était engouffré.
En réalité c'est un savoir imprécis qui circulait dans le milieu de l'art (tant parmi les marchands et les collectionneurs que chez les experts, les commissaires-priseurs et les conservateurs de musées). De façon générale (et surtout parmi les jeunes générations), on considérait qu'à l'étendue des confiscations, dont témoignaient les rares exemplaires subsistants du Répertoire des biens spoliés (publié en 1945-1947, à partir des déclarations des victimes), correspondait la certitude que, grâce aux restitutions et aux indemnisations, les dommages étaient réparés, qu'un grand nombre d'œuvres avait été détruites et que l'Armée rouge (l'Union soviétique ne s'en était pas cachée) avait prélevé son « dû » sur le reliquat. Les quelques interventions des héritiers du marchand Paul Rosenberg ou du collectionneur Adolphe Schloss qui, dans les années 1970, revendiquaient des œuvres apparaissant ponctuellement sur le marché, permirent au milieu de l'art d'avoir l'impression réconfortante que seuls ces deux cas n'avaient pas été intégralement réglés.
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