S'il faut se garder de nier la souffrance dans le terre-à-terre de ses manifestations, encore doit-on garder à l'esprit l'inévitable transformation en « conduite » des pénibles sensations qui accaparent l'être humain avec une brutalité dont la durée serait incompatible avec la vie. Sans doute peut-on distinguer trois grands types d'attitude face à la souffrance : révolte contre le scandale, l'absurdité ou l'injustice qu'elle constitue ; résignation devant les nouveaux chemins qu'elle obstrue ou dessine comme à l'insu du sujet ; mais aussi exaltation de la valeur salutaire d'une épreuve devenue désirable. « Je suis le froment de Dieu, déclarait Ignace d'Antioche. Puissé-je être moulu par les dents des bêtes, pour devenir un pain digne d'être offert à Jésus-Christ ! »
Mais, qu'elle soit supportée, affrontée ou voulue, tel un sacrifice, toute souffrance ne participe-t-elle pas en dernier ressort d'une souffrance originaire et commune : la simple souffrance d'exister ? Et désir ou devoir ne semblent-ils pas, sous cette incidence, de simples alibis venus dans l'après-coup donner un sens toujours vulnérable à une vie qui s'épuise à chercher sa raison : pauvres métonymies du chaos que chacun d'entre nous tente de « subjectiver ».
Quel est le peu de réel de la souffrance pour la conscience souffrante ? Tel est le problème que nous voudrions cerner en faisant appel des voies d'une phénoménologie labyrinthique à une métaphysique du dénivellement ontologique. Problème qui débouche sur un mystère ; car qui pourra jamais s'y retrouver dans les raisons et les absences de raisons d'une souffrance qui en vient à être d'autant moins tolérable qu'elle échappe davantage à la nomination de ses motifs ?
1. Certitude de la souffrance physique
Seule la souffrance physique – la « douleur » – semblerait devoir faire l'objet d'une certitude : mieux localisée, plus sporadique et dotée de seuils d'intensité éventuellement déterminables, elle échapperait à cette suspicion qui caractérise la souffrance, dont […]
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