3. Le héros, jouet des dieux
Car ses héros si nobles et si courageux semblent tous condamnés à un destin qu'ils ne méritaient pas. Dans le théâtre d'Eschyle, tout désastre illustrait la justice divine ; et une chaîne rigoureuse liait l'une à l'autre, parfois en s'étendant à plusieurs générations, la faute et sa punition ; dans celui de Sophocle, s'il y a bien, latente, l'idée de fautes à châtier, celles-ci n'expliquent jamais l'ampleur des catastrophes.
• L'innocence condamnée
La faute d'Ajax, Sophocle l'indique : c'est une insolence envers Athéna. Cela justifie-t-il cette folie, cette humiliation, cette mort ? Certes pas. Et l'Athéna qui paraît au prologue de la pièce semble plus redoutable qu'équitable. De même pour Déjanire, dans Les Trachiniennes : meurt-elle parce qu'elle a été imprudente en voulant conserver l'amour d'Héraclès par un procédé magique ? Était-ce une telle faute ? Et Héraclès lui-même, qu'a-t-il fait pour que tant d'oracles le condamnent et que sa mort devienne un tel paroxysme de souffrances ? Et Antigone, qu'a-t-elle fait ?
Tous ces innocents, contre lesquels les dieux préparent des désastres, que souvent ils prennent soin de leur annoncer à l'avance, trouvent leur symbole le plus frappant dans le héros qui est, avec Antigone, le plus célèbre des héros de Sophocle : dans Œdipe.
Les dieux avaient prédit le sort d'Œdipe : il tuerait son père et épouserait sa mère. Or Œdipe a tout fait pour éviter ce sort. Il a fui ce qu'il croyait être son pays, ceux qu'il croyait être ses parents. Et cette fuite l'a précipité dans le sort qu'il voulait éviter. Œdipe roi le présente au sommet de sa majesté, ignorant tout ; et c'est un souverain excellent, passionné de bien et de vérité. Mais son civisme même le lance dans une enquête qui, peu à peu, lui révèle l'horreur de sa propre situation ; et le souverain rayonnant du début reparaît à la fin désespéré, détruit, s'étant crevé les yeux pour ne plus voir ce monde où il n'a plus de place. Quant à sa femme, Jocaste, elle s'est pendue.
On ne peut imaginer désastre plus complet, ni moins mérité. Et […]
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