2. Une critique du modèle néo-platonicien
S'il est impossible de faire une lecture narrative ou autobiographique totalement satisfaisante du recueil, on peut dégager un axe de lecture symbolique qui renvoie à deux des grandes problématiques du théâtre de Shakespeare : l'impuissance du langage à dire le vrai, et la dichotomie entre l'apparence et l'essence, qui sonne le glas du mythe néo-platonicien. En effet, l'amour pour le jeune homme est exprimé dans la première section comme un amour néo-platonicien pour un objet supposé incarner l'union, au cœur de la triade platonicienne, du beau, du bon et du vrai. Les sonnets montrent alors la faillite d'une approche qui prétendrait postuler la fusion de l'ontologie, de l'éthique et de l'esthétique : comme Troilus dans Troilus and Cressida (1602) lorsqu'il est confronté à la trahison de Cressida, le poète doit apprendre à dissocier apparence et essence en réformant son regard ; la duplicité et l'hypocrisie du jeune homme font éclater l'union idéale tant désirée. La chute hors de la grâce entraîne l'éthique et l'ontologie tout entières, plongeant le poète dans la confusion et le mensonge, mais aussi dans un relativisme qui finit par faire de lui un législateur aux pouvoirs démiurgiques, tout puissant dans son nouveau ciel : « Je suis ce que je suis, et qui montre du doigt/ Mes défauts fait état de tous ceux qui l'infestent :/ Car je peux, s'il est tors, être moi-même droit ;/ Ses vils pensers ne sont le miroir de mes gestes,/ À moins de soutenir ce défaut général/ Que tout homme est mauvais, et règne dans son mal » (sonnet 121). La seconde section ne représente que l'aboutissement de ce processus, avec l'affirmation par le locuteur de sa liberté de créer un nouveau système éthique. Ce système est alors fondé sur le renversement des valeurs conventionnelles de la vérité et du bien, puisqu'il place au sommet l'incarnation de la laideur (à travers la femme « brune » dont les caractéristiques physiques s'opposent radicalement aux canons est […]
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