2. Dire l'indicible
Face à la machine sanguinaire du camp, à ses absurdités, surtout, et à son injustice, Primo Levi conserve un regard analytique et presque scientifique. Sans céder à l'émotion, il relate et décompose les faits dont il est lui-même un acteur, en partant « des documents » afin de composer « une étude » anthropologique « de l'âme humaine », comme le stipule la présentation à la première édition du volume : « Car la nature humaine est ainsi faite, que les peines et les souffrances éprouvées simultanément ne s'additionnent pas totalement dans notre sensibilité, mais se dissimulent les unes derrière les autres par ordre de grandeur décroissante selon les lois bien connues de la perspective. Mécanisme providentiel qui rend possible notre vie au camp. » C'est le compte rendu d'un esprit rationnel, attentif à chaque détail, mais aussi d'un athée qui questionne l'arbitraire du sort, les réflexes de la survie et leur part d'animalité, comme en attestent les métaphores animalières dans les portraits de certains personnages, tels Henry ou Laurent, qu'il développera dans sa production ultérieure. Fasciné par la politique eugéniste allemande, il se sait associé à tous les parias de l'univers nazi (handicapés, gitans, criminels, opposants politiques et juifs) : cette image du camp comme anus mundi, où le temps « passe goutte à goutte » et l'histoire paraît arrêtée, sera reprise dans Lilith (1981).
Dans l'espace du camp, les mêmes gestes répétés à l'infini ressemblent à d'étranges rites qui ne fonderaient aucune communauté et ne permettraient aucun lien. Dès lors, les rares amitiés sont des rappels d'humanité fondamentaux : en témoignent la figure lumineuse de Laurent, ouvrier civil italien qui porte chaque jour à Primo Levi une ration vitale de pain et le dialogue célèbre du « Chant d'Ulysse » avec le Pikolo, l'étudiant alsacien Jean Samuel, au cours duquel le narrateur lutte contre « un trou de mémoire » pour restituer à son ami un passage du texte de Dante. La prose très simple et […]
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