3. Noyau historique et développement légendaire
Song Jiang, le chef de la Bande, a réellement existé. Un rapport officiel envoyé à la Cour au début de l'an 1121 fait état des déprédations commises par « Song Jiang et ses trente-six compagnons » et de l'impuissance d'armées gouvernementales comptant plusieurs dizaines de milliers de soldats à réduire ces trente-sept hommes et leurs troupes. Les chroniques du temps donnent quelques détails sur les brigandages de Song Jiang et des siens, sur leur reddition, et sur la part prise par eux dans la campagne de 1121 contre Fang La, qui s'était proclamé empereur dans la province du Zhejiang en 1120 ; leur reddition, négociée par eux avec un fonctionnaire impérial, avait précisément stipulé leur enrôlement dans cette campagne en échange d'une amnistie : manière traditionnelle en Chine de « récupérer » des hors-la-loi en les utilisant contre d'autres hors-la-loi, et qui a été pratiquée en France également, témoin Du Guesclin et ses Grandes Compagnies.
Au moment où le mystérieux Shi Naian est dit avoir composé son roman, Song Jiang et ses compagnons sont morts depuis plus de deux cents ans, mais une exubérante tradition artistique et littéraire a gardé et idéalisé leur souvenir dans l'intervalle. Des « portraits » d'eux sont peints au xiiie siècle, accompagnés de légendes en vers conservées jusqu'à nos jours. Un conte oral énumère leurs trente-sept noms, précédés chacun d'un nom de guerre : « Tête de léopard », « Tourbillon noir », « Uppercut », « Belle Barbe », « Moine tatoué », etc. ; il raconte aussi leur coup des cadeaux d'anniversaire, envoyés par le vice-roi de la Chine du Nord au Premier ministre et volés en route, à un col de montagne, par huit bandits déguisés en marchands de vin, mais qui ont mêlé à leur vin un narcotique puissant : les porteurs boivent sans méfiance et se réveillent dépouillés.
Des éléments nouveaux apparaissent dans des opéras du xiiie siècle, où l'effectif de la Bande a passé de trente-sept à cent huit et où ses membres sont devenus en quelque sorte des bandits d'honneur. Bien sûr ils restent brutaux, pillards et incendiaires à l'occasion, mais moins que les mandarins et les gendarmes qui les pourchassent. Deux fières devises leur sont désormais attribuées, dont l'une, « Loyalisme et fraternité » (Zhong yi), exprime un idéal de dévouement à l'empereur et d'amitié entre eux, et l'autre, « Agir à la place du Ciel » (Ti tian xing dao), un engagement de braves pour la justice céleste et contre les autorités qui la trahissent. Au surplus, le Ciel les protège par des miracles.
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