Très peu connu en France, Sherwood Anderson a laissé une œuvre diverse et importante : une trentaine de volumes où alternent romans, nouvelles, poèmes en prose, reportages et autobiographies très libres, publiés entre 1916 et 1941 ; une œuvre qui a suscité d'âpres controverses, qui a été ensuite relativement négligée, puis qui est redevenue objet de débats vers la fin des années soixante.
Winesburg-en-Ohio (Winesburg, Ohio, 1919), à mi-chemin entre le recueil de nouvelles et le roman, présente quelques habitants d'un village du Middle West au début de ce siècle ; une série de personnages qui — que leurs voisins les perçoivent comme « bizarres » ou non — se sentent isolés, méprisés ou mal-aimés, et dont les frustrations, sexuelles en particulier, s'expriment soudain en des gestes de protestation, généralement incompris, parfois secrets et toujours vains. Victimes d'une société puritaine ? sans doute, mais aussi des hommes et des femmes qui sont devenus sans le savoir des « grotesques » pour s'être laissés envahir par une monomanie, au point de devenir aussi les artisans de leur propre échec. Pour Anderson, ces êtres sont tout, sauf des exceptions : « Nous sommes tous des grotesques. » Ce livre, devenu un classique du vivant même de l'auteur, a d'abord scandalisé les arbitres du bon goût par sa forme, qui ne ressemblait à rien, et par ses thèmes, notamment l'analyse des frustrations sexuelles.
L'œuvre abonde en critiques des tabous et des mythes de la société américaine ; mais la raison en est une sollicitude constante à l'égard de l'individu : victime des bouleversements sociaux et technologiques, et, par ailleurs, aussi impuissant à assouvir ses désirs qu'à y renoncer, toujours en quête d'un accomplissement rarement réalisé, incapable d'atteindre l'équilibre sous son nom de maturité. Parfois même, quête et fuite sont difficiles à distinguer. Ici se rejoignent les thèmes et l'artiste qui les fait surgir de ses propres angoisses, persuadé qu'il est d'incarner de façon privilégiée les tâtonnements et l'immaturité du jeune peu […]
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