2. Le sentiment est-il spécifique ?
Une telle définition ne dit pas si le sentiment existe vraiment comme tel, ou si l'on ne peut pas le réduire à autre chose. C'est ce qu'ont tenté la plupart de ceux qui ont prétendu l'expliquer.
Les intellectualistes ramènent ainsi le sentiment à la connaissance. Il n'est, pour Leibniz, qu'une représentation confuse ; ainsi, le plaisir d'entendre la musique n'est que la représentation confuse des rapports mathématiques qui en sous-tendent l'harmonie. J. F. Herbart et son école font du sentiment l'accord ou le désaccord entre nos idées ; je suis joyeux si l'idée de la venue d'un ami est confirmée par un télégramme, en colère si mon idée s'oppose à celle que je prête à mon adversaire, etc. On pourrait objecter à Leibniz que le plaisir de sentir la musique est hétérogène à celui de la comprendre, que la raison n'épuisera jamais ce que donne le sentiment et que ce dernier n'est donc pas un moins, mais un plus. Quant à Herbart, il est facile de voir qu'il se donne ce qu'il prétend expliquer : le télégramme ne me rend joyeux que parce que l'idée de la venue de l'aimé ne m'était pas indifférente ; l'idée de mon adversaire m'irrite parce qu'il est mon adversaire, etc. Le sentiment est autre chose que la connaissance.
Cet « autre chose », certains l'ont attribué au corps. Ainsi Ribot écrit : « Les sentiments ne sont plus une manifestation superficielle ; ils ont leur racine dans les besoins et les instincts, c'est-à-dire dans les mouvements. La conscience ne livre qu'une partie de leur secret, il faut descendre au-dessous d'elle. » Si l'on admet que le sentiment exprime l'unité de la personne, l'on admet aussi que le corps est présent dans tous nos sentiments, même les plus « spirituels » : on sent « avec ses entrailles », ou l'on ne sent rien. Toutefois, à en croire Pierre Janet, on remarque les mêmes mouvements corporels dans les sentiments les plus différents, ce qui rabaisse singulièrement les prétentions scientifiques de la théorie physiologique. D'autre part, cet […]
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