2. Le merveilleux à l'épreuve du réel
Pour l'heure, la voici lancée. Les Liens invisibles (Osynliga länkar, 1894), recueil de légendes et de contes, disent bien que l'essentiel est invisible aux yeux. Un voyage en Italie (1895-1896), après l'abandon définitif de son métier d'institutrice, lui est une révélation. Les Miracles de l'Antéchrist (Antikrists mirakler, 1897), qui imposent définitivement son nom, et qui se déroulent en Sicile, vont bien au-delà du propos narratif. L'Antéchrist, c'est le socialisme, parce que son royaume est uniquement de ce monde. Mais Selma Lagerlöf ne sait exactement quelle position adopter, les idéaux d'égalité, de justice et de recherche du bien-être (välfärd) qui sont en Suède le fait de la social-démocratie montante la retenant également. On le voit, on ferait le plus grand tort à cet écrivain en ne reconnaissant pas qu'elle n'eut jamais de certitude inébranlable et qu'elle se voulut, toute sa vie, chercheuse et questionneuse. C'est ce qui explique l'ambiguïté d'un superbe récit comme Une histoire de manoir (En herrgårdssägen, 1899), qui reprend le vieux motif de la Belle et de la Bête : Gunnar, qui est fou, ressuscite une jeune fille morte en jouant de la flûte, et elle le sauve de sa folie par son amour. Parallèlement, Les Reines de Kungahälla (Drottningar i Kungahälla, 1899) prêche la bonté et l'abnégation à partir de vénérables motifs historiques.
Avec son amie Sophie Elkan, Selma Lagerlöf se rend en Égypte et surtout en Palestine pour y rencontrer ces paysans de la paroisse de Näs, en Dalécarlie, qui ont décidé d'aller sur place vivre intégralement leur foi, dans le plus pur esprit évangélique. Elle en fera le sujet du diptype romanesque qui assurera sa renommée mondiale : Jérusalem (t. I, 1901 ; t. II, 1902), robuste épopée rurale dans le goût du Norvégien Bjørnson, qui exalte la foi, et aussi ces vertus de volonté, de sens de la justice et d'humilité devant Dieu qui, pour l'auteur, ont toujours été le meilleur de son peuple. Cela ne l'empêche pas de revenir à la légen […]
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