1. Du mythe à l'homme
Il faut débarrasser Cyrano des affûtiaux de son mythe ; il n'était point gascon, mais natif, en 1619, de la région de Chevreuse, où se trouvait la terre de Bergerac. Il fut un temps vaillant soldat et glorieusement blessé au siège d'Arras. Bretteur ? Jamais et, s'il dégaina souvent, ce ne fut point pour son compte. Il écrivit peu de vers galants et son nez avait la forme exactement opposée à celle dont l'affuble Rostand. Il fut pauvre, en effet, et ne mena que peu de temps joyeuse vie dans les tripots de la capitale. Il vécut sobre et chaste, d'eau pure et de légumes, à l'exemple de son maître Gassendi (pour raison de santé aussi), jusqu'à l'âge de trente-six ans où il mourut des suites d'un accident, peut-être provoqué, sans avoir pu parachever une œuvre où il avait pourtant déjà donné toute sa mesure.
Il était venu tard à l'étude, en adulte consentant : les collèges l'avaient si bien dégoûté de la férule qu'il exerça d'abord sur ses maîtres un talent qu'ils n'avaient pas su exalter : Le Pédant joué est une admirable comédie, pleine d'invention, où tout le monde, y compris Molière, a si largement puisé qu'elle en est restée méconnue. C'est donc sur le tard qu'il se fit admettre au collège de Lisieux, puis dans le cercle de Gassendi où il se trouva en compagnie aussi docte qu'orientée : Molière, Bernier, Chapelle, La Mothe Le Vayer le fils. Il fut l'ami de Tristan l'Hermite, « le seul philosophe et le seul homme libre que la France ait ». Il admirait Sorel et ne cachait point, même chez Gassendi, sa vénération pour Descartes. Son ami Le Bret, qui, à sa mort, prit soin d'éditer son œuvre et de l'édulcorer un peu, disait que « Démocrite et Pyrrhon lui semblaient, après Socrate, les plus raisonnables de l'Antiquité ». On appréciait l'écrivain, l'homme aussi, malgré son humeur un peu fantasque. Dans ses Lettres, il fait preuve d'une verve « philosophique » digne de Montaigne ou des Lumières et tente d'y réhabiliter la pointe, dont le goût s'était perdu. S'il se mêle de tragédie, c'est magistralement : La Mort d'Agrippine est un chef-d'œuvre dont Corneille n'eût point rougi. Avouons qu'en politique il fut assez pyrrhonien, et qu'à des mazarinades fort lestes il fit succéder des pamphlets contre les frondeurs, d'aussi bonne venue et plus conformes au machiavélisme des cercles qu'il fréquentait.
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