3. Désarroi du cœur romantique
Le court roman Seize the Day (1956), à certains égards son petit chef-d'œuvre, met en scène un dandy obèse, un schlemiel qui n'a fait que rater sa vie, pris entre deux docteurs qui s'acharnent à lui apprendre, mieux vaut tard que jamais, à vivre. D'un côté, le Dr Adler, son père, crispé sur les valeurs de l'Europe impériale, qui veut lui inculquer le sens du maintien et de la dignité, de l'autre, le Dr Tamkin, escroc, beau parleur, psychanalyste à la sauvette, maestro de l'embrouille, qui tient à lui enseigner comment empoigner le moment présent et vivre dans le Nouveau Monde. Henderson the Rain King (1959) s'empare d'une figure nationale du folklore, le géant aux prises avec le continent, le vantard chasseur de fauves (Eugene Henderson ne partage pas que ses initiales avec Ernest Hemingway), pour l'envoyer, loin du fatras des soucis et de l'histoire ancienne, dans la savane africaine, et, là-bas, dans l'odeur fauve des lions, faire éclater, selon la leçon de Wilhelm Reich, la carapace qui l'engonce et empêche de sourdre ses émotions enfouies. La parution d'Herzog (qui obtint le National Book Award) fut un événement. En 1964, elle survint dans une certaine vacance de la scène littéraire américaine (Hemingway était mort en 1961, Faulkner en 1962 : Saul Bellow parut devoir prendre la relève) et coïncida avec la redécouverte de la diversité ethnique du pays. Le livre pouvait supporter un tel poids : confession décousue d'un épistolier aux abois décochant fragments de monologue et esquisses de lettres à tous les grands de ce monde tandis qu'il croule sous les soucis de sa vie intime, que son propre monde se défait et que l'envahissent ses souvenirs d'enfance, « sa préhistoire, plus lointaine que la Chine », c'est un acte brillant dans la longue comédie des désenchantements du moi.
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