2. L'invention de l'Amérique
Paru en 1944, Dangling Man, journal intime que tient Joseph pendant l'hiver 1942-1943 où il attend, dans la solitude frileuse d'un meublé, le printemps et le jour où l'appel sous les drapeaux le libérera enfin du fardeau oppressant de la liberté, reflète le désarroi d'une génération que les procès de Moscou ont laissée orpheline du grand projet pour le salut de l'humanité qui l'avait jusqu'ici soutenue. Ancien militant du Parti communiste, Joseph, devenu homme du souterrain et dont le « je », comme celui du Roquentin de Sartre, désormais « ballotte », esquisse dans sa déréliction le procès des utopies que Bellow ne cessera plus d'instruire, mais sa confession prend aussi à contre-pied tout un code de la bienséance qui prétend dicter ce qu'il est américain, ou non, de ressentir et d'exprimer. Le thème revient dans The Victim (1947) : dans un New York tropical, conradien, un gentilhomme héritier, à ses dires, d'une dynastie américaine, mais tombé dans la clochardise, traque jour et nuit, comme dans L'Éternel Mari de Dostoïevski, le fils d'immigrant qui l'aurait dépossédé, sape sa précaire assise sociale, menace de l'entraîner dans les bas-fonds. Après ce roman de facture classique et qui trahit un Saul Bellow encore contraint et soucieux d'écrire selon les règles, c'est en 1953 l'exubérante percée des Aventures d'Augie March (qui obtient le National Book Award) : une rhapsodie whitmanesque où un Huckleberry Finn des quartiers yiddish de Chicago s'affranchit de la tyrannie des aristocrates, vagabonde à la découverte, « Christophe Colomb du proche » comme l'autre l'était du lointain, et réclame, par le mouvement même de son picaresque récit et par le dialecte qu'il parle, ses droits sur l'héritage américain, celui d'Emerson et de Thoreau, à la face de ceux qui prétendent le tenir en lisières et sur les marges de l'Amérique.
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